Tandis que Stieber conférait avec son grand « chef », le lieutenant M. Zerniki se dirigeait d’un pas de conquérant vers l’hôtel de ville. Ce bâtiment, très spacieux, qui présente une façade de grand style au centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques, contigu à la gare de la rive gauche, communique aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert, avec l’avenue de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce boyau, la commandature prussienne avait installé un poste très nombreux ainsi que l’indiquaient les fusils disposés en faisceaux ; mais cette limite franchie, on se trouvait en territoire français.
Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel de ville. Des appariteurs revêtus de l’uniforme municipal, le bras orné d’un brassard tricolore, veillaient aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient pénétrer que des visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou justifiant de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux étaient sur les dents ; en dehors des affaires courantes, les incessantes réquisitions leur donnaient fort à faire. Pour éviter le contact entre l’armée allemande et les particuliers, le conseil municipal s’était chargé de répartir tous les objets que les autorités prussiennes exigeaient ; ils les leur délivraient séance tenante.
La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient l’aspect d’un véritable capharnaüm ; des denrées de toute espèce dans des sacs, dans des boîtes ou à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner une idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable ouvrage plein de faits et écrit avec une véritable élévation[46], par M. Delerot, le savant traducteur des Entretiens d’Eckermann et de Gœthe, le relevé d’une de ces journées de réquisition pris au hasard sur le feuillet des registres de la commission ad hoc :
[46] Versailles pendant l’occupation, etc., par E. Delerot, chez Plon, 1873.
« 11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un seul jour !), 125 grammes de cire à cacheter, 50 kilogrammes de chandelles, 500 kilogrammes de bois, 150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes de bougies, 500 kilogrammes de bois, pour un poste, 150 kilogrammes de charbon de terre, 100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour l’ambulance prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de pain bis pour les menus plaisirs de Sa Majesté[47], une portière, un casier, et d’autres objets pour M. de Bismarck, 50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes de bois, 200 kilogrammes de charbon pour M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour la poste, 50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de chandelles pour la garnison de Saint-Cloud, 1 bière au château, 2 bières au lycée, 3 fosses au cimetière, 20 kilogrammes de chandelles pour les casernes, 2 grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir à café, 46 caleçons, 3,000 kilogrammes de bois, 20 kilogrammes de sucre, 12 1/2 kilogrammes de savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères de bois, 10 kilogrammes de bougies. »
[47] Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les bassins du parc ; ce pain servait d’amorce.
Toutes ces marchandises étaient à portée de la main des sous-officiers et des soldats chargés de les enlever, mais comme la besogne était difficile, les Prussiens s’arrêtaient de temps à autre pour « siffler » un verre de schnaps que leur versaient des marchandes qui, en dépit des protestations du maire, avaient pu s’installer dans la cour et sur la terrasse.
Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une ville de garnison, ne se faisaient aucun scrupule d’embaucher des filles de la pire espèce pour attirer et « allumer les clients ». Les soldats allemands riaient et buvaient avec elles.
Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour, il s’arrêta devant l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie, une horrible mégère, aux traits bouffis, flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé en patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres. En mauvais français, Zerniki s’entretint avec la marchande d’eau-de-vie ; c’était l’ancienne pensionnaire de maison centrale que le policier Stieber avait embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put fournir ne parurent pas satisfaire beaucoup l’alter ego du grand chef de la police, car c’est en grommelant et en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée de la mairie.
Un des appariteurs portant le brassard tricolore l’interpella au moment où il allait franchir la grande porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du rez-de-chaussée. Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne parlait que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement un des secrétaires du maire, M. Hermann Dietz, Alsacien, connaissant parfaitement l’allemand, passait en ce moment. Il servit d’interprète. Zerniki dit d’une voix brève : « Je veux voir le maire. »