— Voyons, voyons, mon ami, fit l’acteur, qu’est-ce qui vous force donc à nous dire sitôt adieu ?
— La politique et l’amour filial… Il paraît qu’on a offert au papa Cheraval une candidature pour l’Assemblée constituante, et le brave homme veut que je sois là pour lui donner un coup de main, ou plutôt un coup de langue, car il faudra faire assaut d’éloquence… Bref, je pars pour soutenir la candidature de mon père… Mais soyez tranquilles, je ne vous oublierai pas, je vous écrirai souvent, aussi souvent que possible. Et j’espère que ma charmante élève voudra bien me prouver que mes leçons n’ont pas été perdues.
— Je vois, répondit Goldschmidt, qu’il ne nous reste plus qu’à boire à l’heureux retour de notre ami Cheraval dans sa patrie, à ses succès oratoires, et aussi à monsieur le futur député Cheraval père !
On trinqua et l’on but.
— Mais ne verrons-nous pas le docteur ce soir ? demanda le jeune Français.
Goldschmidt regardait Schœffel d’un air embarrassé ; il trouva heureusement un prétexte pour détourner la conversation :
— Oh ! mais je ne vous ai pas encore présentés l’un à l’autre… C’est votre faute, M. Cheraval… Vous nous arrivez avec une nouvelle si éblouissante, s’écria Goldschmidt, qui se servait un peu à l’aventure des adjectifs français… Monsieur Henri Julius Schœffel, un de nos principaux filateurs de Silésie… Monsieur Prosper Cheraval, parisien de naissance, musicien par goût… et professeur de langue française…
— A l’étranger… Expatrié pour raison de santé, afin de ne pas attraper des rhumatismes sur la paille humide des cachots, où les juges de S. M. Louis-Philippe voulaient me faire coucher pendant un an pour une toute petite chanson satirique… Mais chacun a sa revanche… A moi la belle maintenant !
Et Cheraval se mit à fredonner sur un air connu :
Dans ce monde tout varie,