En présentant son convive, Goldschmidt rappela à sa femme qu’ils avaient vu autrefois M. Schœffel aux bains de Warmbrunnen en Silésie, près de Hirschberg, où se trouvait la grande filature de MM. Schœffel frères. Mme Goldschmidt indiqua par un gracieux sourire qu’elle se souvenait en effet de M. Schœffel.
On se mit à table.
Pendant le repas, la conversation roula sur des sujets assez indifférents. On s’entretint des événements du jour, de la promenade du soir ; mais dans le récit qu’en fit Goldschmidt, il évita soigneusement de mentionner l’incident relatif à l’homme au drapeau. Il ne fut question qu’un instant du jeune homme, quand Mme Goldschmidt dit à son mari que le « docteur » s’était fait excuser de ne pouvoir venir dans la soirée. Une rougeur qui empourpra subitement les joues de Mlle Goldschmidt apprit à Schœffel qu’on parlait du fiancé de Mlle Geneviève.
Vers le milieu du repas, un coup de sonnette retentit, et un homme d’une trentaine d’années, les yeux vifs et l’air enjoué, type assez accompli du Parisien, parut dans l’entrebaillement de la porte.
— Ah ! monsieur Cheraval, entrez donc, s’écria l’ancien comédien. Quel bon vent vous amène ?
Le nouveau venu s’inclina devant les dames, adressa un salut correct à Schœffel et serra cordialement la main que lui tendait le maître de la maison. Sur un signe de celui-ci, la servante avança une chaise et apporta un couvert et un rœmer qui fut aussitôt rempli jusqu’au bord.
Le jeune homme leva son verre, but et ajouta en français :
— Mes chers amis, je viens tout simplement prendre congé de vous.
Goldschmidt se récria et sa femme fit chorus avec lui.
— Oui, reprit Cheraval, demain, à l’heure où les gens vertueux regardent rougir l’aurore, je quitte Berlin, je repars pour Paris… pour ce Paris que je regretterais tant d’avoir quitté si je n’avais trouvé ici de bons amis tels que vous, et une aussi charmante élève, ajouta-t-il en s’inclinant du côté de Geneviève.