Au haut de l’escalier, le roi, se retournant vers ceux qui l’accompagnaient, leur dit en riant, de sa grosse voix de rustaud :

— Ah ! que nous allons dîner de bon appétit, messieurs !… Après cette libation forcée d’eau-de-vie populaire, que le cliquot et le rœderer vont nous sembler bons !

II

Un intérieur allemand. — M. Prosper Cheraval, parisien de naissance, musicien par goût et professeur de langue française. — Stieber, orateur socialiste. — La fabrique des frères Schœffel. — Un contremaître socialiste. — M. Schmidt, peintre et espion. — Comment on ébauche une conspiration. — Papiers volés par la police. — La première mission secrète du policier Stieber. — Arrestation de M. Schœffel. — Stieber porté en triomphe.

Walther Goldschmidt était un ancien comédien. Pendant de longues années, il avait appartenu à quelqu’une des scènes les plus renommées de l’Allemagne. S’il ne s’était pas fait applaudir à Vienne ni à Berlin, il ne s’était pas moins fait apprécier dans les « résidences » de second ordre, où le théâtre était et est encore aujourd’hui la plus grosse affaire de l’État, en tous cas celle dont le souverain s’occupe le plus directement et avec le plus d’assiduité. Dans ces petites cours, les comédiens sont à la fois des personnages officiels et des artistes, des fonctionnaires publics et des courtisans, mêlés à toutes les intrigues politiques et autres, suprême ressource contre l’ennui mortel qui ravage ces capitales minuscules.

Après avoir joué pendant vingt-cinq ans, Charles Moor, Clavigo, Nathan le Sage, Hamlet, etc., et après avoir épousé une ingénue très jolie et très prude à la ville, Walther Goldschmidt, à qui ses économies et un héritage inattendu assuraient une modeste aisance, avait définitivement pris sa retraite et réalisé le rêve de toute sa vie, d’habiter une grande capitale.

Il était venu se fixer à Berlin, où il menait l’existence la plus heureuse et la plus tranquille, entre sa femme, toujours séduisante, et sa fille Geneviève, qui, à seize ans, évoquait toutes les grâces et les séductions de sa mère dans la première jeunesse. Le soir, selon l’usage allemand, Walther allait fumer sa pipe dans une brasserie voisine, où il racontait à son auditoire habituel ses aventures d’antan, historiettes de coulisses et anecdotes de cour qu’on écoutait avec la plus grande attention, et même avec un certain respect qui flattait beaucoup le vieil acteur.

La révolution, en jetant un peu Walther dans le courant politique, n’avait rien changé à ses habitudes et à sa vie d’intérieur. A sept heures précises, la bouilloire à thé chantait sur un réchaud, et Mlle Geneviève aidait sa mère à disposer sur une nappe éblouissante de blancheur les différentes assiettes de viandes froides qui composaient le menu accoutumé du souper.

Ce soir-là, deux seaux d’étain poli brillants comme de l’argent ornaient les deux bouts de la table et rafraîchissaient dans de la glace deux bouteilles de vin du Rhin. Des rœmer, hauts sur leurs pieds d’une transparente couleur d’émeraude, jetaient des feux irisés sous la clarté d’une grande lampe de verre.

On attendait le maître de la maison pour se réunir autour de la table de famille.