Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de poison, monte l’étroit escalier, le garçon de salle le précède et place la bougie sur la table. Il se retire. Le journaliste ne l’a pas même aperçu… Seul, dans cette chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde, son cœur se serre davantage, il voudrait maintenant rentrer au pays de Bade… mais le recevra-t-on, ne le chassera-t-on pas, lui, le traître, lui qui a déplu, il le croit du moins, à M. de Bismarck ?
Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré, il verse la poudre dans le verre placé à côté du pot à eau… Et prenant la plume, il écrit rapidement un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste comme lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de sa mort à sa famille.
On frappe à la porte.
— Hoff, êtes-vous là ? C’est moi !
Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de son ami, justement celui à qui il écrit, mais il ne répond pas, il laisse la porte fermée, il interrompt même sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la plume frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la chambre est vide, se soit éloigné ; et alors, d’un seul trait, il vide jusqu’à la dernière goutte le breuvage empoisonné.
Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut lente. Enfin, après quelques heures de souffrances héroïquement supportées, il expira en se tordant dans les convulsions.
Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds pavillons de la halle versaillaise, la société était moins nombreuse et moins brillante, cela va sans dire, que dans les grands salons des Réservoirs. En temps ordinaire, c’était un petit marchand de vin, fréquenté par les maraîchers et les bouchers, avec salle à boire et comptoir d’étain au rez-de-chaussée et deux petites pièces au-dessus, auxquelles on arrive par un escalier en colimaçon. Mais si la maison est petite et de mince apparence, les deux frères Gack, en véritables dévots des crus bourguignons, avaient collectionné dans leur cave une série de Chablis, de Beaune et de Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne s’entendait à confectionner les omelettes aux confitures et les poulets au blanc comme la « bourgeoise » du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs de la dive bouteille dont la position et la fortune ne permettaient pas des visites aux « Réservoirs », se rabattaient volontiers sur les « halles » et y faisaient de longues stations. Les employés de l’intendance, les fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes y avaient leur Stammtisch, c’est-à-dire leur table réservée. Là, trônait un être répugnant au possible, aux manières cauteleuses ou insolentes, à la langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur Joung.
Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé de différents travaux dans une usine de Saint-Denis. Il s’était rendu au quartier général prussien où il avait fait valoir les renseignements qu’il avait eu occasion de recueillir pendant son séjour dans la capitale.
Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au grand état-major, de détourner le cours de la Seine au-dessus de Saint-Denis.