— Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire ? pour vous empoisonner ?… Merci, si vous tenez à vous tuer, je n’ai pas besoin de vous aider. Bonsoir, monsieur.

A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue, qu’il sentit qu’on lui frappait sur l’épaule. Il reconnut l’individu aux cheveux roux, qui causait avec le pharmacien et qui, pendant le court colloque, avait attaché sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible. Maintenant l’homme roux ricanait :

— Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez beaucoup à votre cyanure ? Eh bien, je puis vous rendre le seul service qu’un Prussien peut réclamer de moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une once de cette drogue, la loi le prohibe sévèrement, mais moi je suis photographe, j’en ai un quart de livre à votre service…

— Où donc ? demanda le journaliste en proie à la folie du suicide.

— Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens avec votre affaire.

Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait toujours ; un instant il eut envie de s’en aller, mais l’idée du lendemain, le départ avec les prisonniers français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se reprochait lui-même d’avoir commis, assaillirent de nouveau sa pensée ; il attendit le retour de l’inconnu et prit le paquet que celui-ci lui donna.

— Combien vous dois-je ? demanda le journaliste en tirant sa bourse.

— Me devoir quelque chose ! Allons donc, monsieur l’Allemand… trop heureux de vous rendre un pareil service !… Distribuez-en à tous vos amis…

Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand s’éloigner ; puis, se frottant les mains : « Hé, hé, fit-il, toujours un de moins ! »

L’hôtel de la Tête noire touche à la gare de la rive droite ; c’est une maison d’apparence triste, une maison propice aux mystères et aux tragédies.