Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait pas dans la salle commune. L’Altesse, désirant s’entretenir avec quelques autres princes et leurs ministres, de la grande affaire du couronnement impérial, un des petits salons-cabinets donnant sur la grille, du côté de la rue des Réservoirs, avait été retenu par lui dans la journée.
Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au chambellan von Bell, mais il revint au bout de quelques instants avec une réponse décourageante ; le courtisan, très occupé à déguster un salmis de perdreaux, refusait absolument de se déranger. En s’acquittant de cette commission, le maître d’hôtel invita le journaliste qui payait peu de mine, et dont le pantalon avait quelque peu souffert pendant cette longue course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte d’observations de la part de leurs Excellences, qui n’aimaient pas à être ennuyées par des bourgeois. Hoff s’en alla, reconduit jusqu’à la porte par les explications du valet qui paraissait avoir hâte de le voir sortir. Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout !
Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges dalles luisantes du trottoir de la rue qui s’allongeait dans une obscurité funèbre, ressemblaient à des flaques d’eau ; les grandes maisons avec leurs hautes fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres, sans bruit et sans lumière. Machinalement le journaliste descendit droit devant lui ; la pluie le pénétrait jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des frissons, un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière, moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant d’une rue, éclairant comme des silhouettes fantastiques un arbre décharné, un banc de bois et un tas de cailloux. Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien. Obéissant à une pensée subite, le journaliste saisit la poignée de la porte et entra dans l’officine. L’apothicaire, tout en cachetant de petites fioles, causait avec un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont la figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance et de la douceur.
Les deux Français interrompirent la conversation commencée.
— Vous désirez, monsieur ? demanda le pharmacien.
— Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium, répondit le malheureux Hoff en balbutiant…
— Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je m’en tiens à la loi, — dites cela à ceux qui vous envoient.
— Comment ? vous supposez ?…
— Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle pas à nous « pincer » ? La police française le faisait bien. Seulement, ces messieurs ne sont pas assez malins.
— Je vous jure que vous vous trompez. — Je ne suis envoyé par personne.