— Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que vous alliez seul ; ma présence causerait de l’ombrage et ne pourrait que vous nuire. Allons, courage et bonne chance ! Et après avoir serré la main de son compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard du Roi, tandis que le journaliste s’engageait sous la grande voûte de l’hôtel des Réservoirs.

Les deux petits salons servant de vestibule et la grande salle carrée peinte en blanc avec de larges filets d’or, étaient pleins d’habitués. C’était sous les feux des grands lustres de cristal garnis de centaines de bougies un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs, étincelants de dorures, couverts de plaques, de décorations, de rubans ; un chatoiement de casques d’argent à cimier d’or, de ulankas, de bonnets fourrés à plume de héron pendus aux patères.

Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et par douze autour des tables de différente grandeur, les princes se comptaient par douzaines et les comtes par vingtaines.

Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient relégués dans les coins ; et les vulgaires roturiers auraient été jetés à la porte comme des chiens, s’ils avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des colonnes entières en mettant les noms à la plupart de ces figures.

Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le protecteur des sociétés de chant, de tir et de gymnastique, le Mécène qui a conféré des lettres de noblesse aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M. Gustave Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement une table de douze couverts. Fidèle à ses habitudes de frondeur, le prince a installé au premier étage des « Réservoirs » une sorte de club aristocratique, le « Casino », où l’on conspire contre M. de Bismarck, et où Stieber n’a pu encore, malgré toute son ingéniosité, faire pénétrer un de ses agents. Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et plusieurs courtisans. Un seul habit noir détonne et surprend au milieu de tous ces uniformes chamarrés : le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre que le duc Ernest a fait venir pour lui commander son portrait, le représentant à cheval au milieu de la mêlée de Wœrth, chargeant à la tête de ses troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues affirment que Son Altesse Sérénissime n’a passé par Wœrth que huit jours après la bataille et qu’il en sera de ce tableau comme d’un autre qui montre le même prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant d’un geste dramatique aux artilleurs allemands les bateaux danois, qu’ils doivent couler bas. Le bon duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à Wœrth, qu’en peinture.

Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent avec expansion à des libations tapageuses ; ce sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates ou bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des mannequins de coiffeurs, et étalant avec complaisance des bagues en diamant sur des doigts effilés, d’une blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont été envoyés à Versailles pour y porter des drapeaux pris à Metz. Leurs camarades les régalent.

Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre, uniforme de couleur et de coupe sévères ; puis le prince de Lippe et le souverain de Waldeck-Lilliput, sans parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant Frédéric d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent si lestement.

Tandis que toute la salle présentait un aspect animé et que les voix, les exclamations, les rires se mêlaient aux détonations des bouchons de champagne, un silence solennel régnait autour d’une table placée au milieu de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke, y prenait son repas avec quelques généraux à l’air de professeurs, simplement vêtus, comme lui, d’un uniforme sombre, et faisant la cour à leur chef en imitant son mutisme.

Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes se renouvelaient, et il en fut ainsi jusqu’au départ de l’armée allemande.

Chaque soir on mettait la table pour deux à trois cents convives de haute lignée, de grand appétit et de grande soif.