A force de se répéter les reproches du général, le journaliste se persuada qu’il les méritait ; et que le châtiment qu’on lui infligeait était parfaitement juste. Eh quoi ! le devoir d’un patriote allemand n’était-il pas de tout souffrir, de tout endurer ? Lui, journaliste allemand, il s’était plaint du manque de politesse, d’absence d’égards… Les soldats des avant-postes, exposés au froid et aux éclats des « pains de sucre » des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux ? Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas un patriote. Puis, en réfléchissant, il se rappelait comment il avait été induit à écrire ce fatal article. C’était dans une salle du café de Neptune, en face du Château ; les correspondants s’y réunissaient à l’heure de l’absinthe, comme dans les cafés du boulevard.

A travers les vitres, on avait vu un reporter du Daily News, revenant d’une promenade à Saint-Germain, escorté de deux dragons et paraissant causer très familièrement et en riant de son gros rire de cockney, avec le prince de *** ; tous les correspondants avaient alors éclaté en récriminations contre l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre les Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants que possible. De tous les côtés, on lui avait dit : « Hoff, faites donc un article là-dessus. Arrangez-leur un feuilleton bien pimenté ! — La Gazette nationale l’insérera tout de suite, » avait ajouté un camarade qui passait pour très bien connaître les coulisses de la presse allemande.

Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne foi, avec passion, tel qu’il le sentait sous l’influence des récriminations de ses camarades.

Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif ; il attaquait de sages dispositions prises par le grand « chef » et par les généraux qui s’étaient couronnés de lauriers à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan… Comment, lui, qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les critiquer ?… La faute était grande, mais aussi quel châtiment ! Rentrer en Allemagne stigmatisé comme traître, chassé du quartier général ! Quel accueil lui ferait-on dans la patrie ? Tout le monde, ruminait le pauvre Hoff, creusant de plus en plus cette idée dans son cerveau de métaphysicien mal équilibré, tout le monde se détournera de moi ; je serai mis à la porte de tous les journaux qui se sont servis de ma plume ; non seulement je serai déshonoré, mais encore je me trouverai sans pain ! Et sous l’influence de cette lourde brume d’automne qui cause tant d’oppression aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre que la nuit, Hoff se vit seul, honni, méprisé, errant dans les rues de Berlin, les habits râpés, les souliers éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de journaux où il recevait partout cette humiliante réponse : « Sortez, nous ne voulons pas de traître parmi nous ! »

Ses tempes battaient violemment, son crâne était comme serré dans un étau, il ne voyait plus.

Tout à coup il se heurta à un gros homme qui montait la rue des Réservoirs.

— Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc ? Vous êtes pâle et tout défait… on dirait que vous avez envie d’aller vous jeter à l’eau ?

Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros commissaire de police Kaltenbach que nous avons déjà présenté au lecteur. Tous deux étaient du pays badois ; ils avaient étudié ensemble. En quelques phrases saccadées, Hoff confia sa mésaventure au commissaire…

— Hum ! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les militaires entendent exercer eux-mêmes leur police, et ma foi, vous êtes entre l’enclume et le marteau, car nous ne pouvons rien ; si nous intercédions, on nous accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas… Mais il me vient une idée ; votre père, député à la Diète de Carlsruhe, connaît notre grand-duc, il a souvent dîné à la Cour ; adressez-vous à son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis hier. Vous trouverez certainement le grand-duc à dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre carte au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il en parle tout de suite à son Altesse, et cela pourra s’arranger.

— Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette planche de salut, oui, vous avez raison, nous allons trouver le grand-duc…