Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que l’article était de lui ; il ajouta, assez timidement il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir manqué à ses devoirs en le rédigeant.

— Vos devoirs, monsieur, fit le général très en colère, vos devoirs ! non seulement vous y avez manqué de la façon la plus scandaleuse, mais encore vous avez commis un acte de trahison !

Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre Hoff l’effet d’un coup de trique. Il pâlit subitement, porta la main à son front et chancela.

— Un traître, moi ! un traître ! fit-il d’une voix étouffée.

— Si nous traitons bien les journalistes anglais, repartit le général, ce n’est pas parce que ce sont des personnalités, nous nous moquons de vous tous, de quelque nationalité que vous soyez ; si nous accueillons les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que nous avons besoin d’eux. La presse est bien plus que Sa Majesté Victoria, la véritable reine de la Grande-Bretagne ; elle n’est pas une Cendrillon comme dans notre Allemagne ; ses représentants sont de véritables ambassadeurs ; nous les traitons comme tels, mais cela ne nous plaît pas plus qu’il ne faut… Il y a en Angleterre un parti puissant qui tient pour la France, qui ne demande que plaies et bosses contre nous ; s’il est habilement combattu dans la presse, nous n’avons pas à le redouter. Il y a donc pour la patrie allemande un intérêt puissant à se concilier la presse de Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au ministère ; c’est pourquoi nous choyons les Anglais qui sont ici, et celui qui nous attaque à cause de cela est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas que l’Allemagne soit une grande nation, qui voudrait voir sa patrie morcelée et anéantie.

Ce nom de « particulariste » sembla donner le coup de grâce au malheureux Hoff. Lui, un particulariste, lui qui rêvait depuis dix ans l’unification de la patrie germanique et la centralisation par la Prusse ! On ne pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face. C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement la suite de la tirade du général.

— Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que vous avez commis ! et vous serez puni comme un traître le mérite. Voici les dispositions qui ont été prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin, vous vous trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée de la grille de cette caserne.

Le général montra par la fenêtre la caserne qui était en face, et il continua :

— Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers français ; nous ne faisons aucune différence entre les ennemis qui nous combattent par la plume et ceux qui se battent avec le chassepot ; vous irez à pied jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que vous devez aimer… De Lagny, la gendarmerie de campagne vous reconduira de brigade en brigade jusqu’à la frontière allemande et là… vous pourrez aller vous faire pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens plus, monsieur, allez et soyez exact demain, sinon mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il est !…

Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature. Machinalement il traversa l’avenue de Paris ; il continua son chemin jusqu’à ce que la sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant demandé son permis de circulation, qu’il n’avait pas sur lui, le força à rebrousser chemin. Il reprit l’avenue. Un vent glacial soufflait à travers les arbres, quelques flocons de neige commençaient à tomber. Le journaliste ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession de lui-même qu’en se trouvant devant l’hôtel des Réservoirs dont on commençait à allumer les réverbères. Pendant trois heures, ces paroles terribles du général Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau : « Il était un traître ! un particulariste, un allié des Français ! » C’étaient comme des coups de couteau qui lui entraient au cœur.