C’était un gendarme.
— Vous êtes bien le journaliste Hoff ? demanda-t-il.
— Parfaitement.
— Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit au jeune homme un large pli portant le cachet de la « Commandature », et se retira.
Hoff brisa le cachet ; l’enveloppe contenait l’ordre péremptoire d’avoir à se rendre avant midi chez le commandant de place. Vaguement inquiet, le journaliste acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel de France, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz avait installé ses bureaux.
En passant devant les Halles, il entra dans le petit restaurant Gark pour voir s’il n’y rencontrerait pas quelques confrères qui avaient l’habitude de prendre leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement marqué de la carte de Bourgogne, tous deux très affairés, la tignasse en l’air, discutant avec l’intendant d’un général campé à Maintenon, qui faisait charger sur un tilbury stationné devant la porte, quelques paniers de vieux Beaune et de Romanée.
Hoff continua sa route vers la « Commandature » ; à chaque pas, son inquiétude augmentait. Quelques jours auparavant, il avait été appelé chez le chef de la police, mais Stieber s’était borné à lui demander vaguement quelques renseignements et il l’avait congédié avec des paroles flatteuses, l’assurant qu’il était très heureux de faire la connaissance d’un écrivain aussi bon patriote.
Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir ? Il ne devait pas tarder à l’apprendre, lorsqu’il se trouva dans un des salons de l’hôtel, dont le général de Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail.
— C’est vous, monsieur, lui dit le commandant de place, qui êtes l’auteur de cet article ?
Et il tira d’un dossier évidemment préparé à l’avance, un numéro du journal berlinois la Gazette nationale. Cet exemplaire contenait en effet un feuilleton daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait avec amertume de la situation faite aux journalistes allemands chargés de suivre les opérations ; ils étaient, disait-il, mis en suspicion et tenus à l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés à tous les points de vue. L’article s’appesantissait sur ce parallèle et montrait les correspondants du Times, du Daily News, etc., logés sur réquisition, pourvus de chevaux et de fourrages par le soin de l’état-major, admis dans la société des généraux et des princes, tandis que les Allemands étaient entièrement livrés à leurs propres ressources et tenus en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement certains officiers généraux comme mal disposés à l’égard des journalistes.