La Concorde, journal impérialiste, avait disparu après le 4 septembre.

Dans un simple but de spéculation, M. Lévyson, ancien correspondant parisien de la Gazette de Cologne, avait imaginé de combler la lacune en faisant paraître le Nouvelliste. Au bout de quelque temps, cette feuille se transforma en Moniteur de Seine-et-Oise, organe officiel.

L’imprimerie Beau fut mise en réquisition pour l’impression du journal, et Mme Le Dur, qui venait de s’établir à Versailles et paraissait peu experte en choses politiques, se laissa également « réquisitionner » pour la vente du Nouvelliste d’abord, et celle du Moniteur ensuite.

Sa petite boutique était chaque soir bondée d’officiers allemands ; c’était le rendez-vous de tous les gandins et de tous les galantins de l’état-major, qui papillonnaient autour de la « directrice » et de ses auxiliaires, deux fraîches enfants de 16 à 18 ans, au teint de lait et aux lèvres de feu.

Ce jour-là, le cabinet de lecture de la rue de la Paroisse avait vu une partie de ses clients habituels arriver beaucoup plus tôt. Sans qu’ils voulussent en avoir l’air, tous ces Allemands étaient au fond plus impatients encore que les Versaillais de savoir ce qui se passait du côté de Champigny, et le Moniteur pouvait seul les renseigner d’une manière positive, officielle.

Vers les cinq heures, un élégant coupé attelé de deux chevaux pur sang, et portant sur les panneaux l’écusson de la maison de Hohenzollern, s’arrêta devant la boutique de Mme Le Dur.

Un nègre, en costume oriental, assis sur le siège à côté du cocher, sauta lestement à terre et ouvrit la portière.

Un vieillard ridé, voûté, cassé, affublé d’une perruque, vêtu de l’uniforme de général avec un grand cordon en sautoir, sortit de la voiture et entra dans le cabinet de lecture.

A la vue du vieux militaire, les officiers formant groupe sur le trottoir devant la boutique et ceux qui s’y trouvaient déjà se rangèrent respectueusement et firent le salut militaire avec cette raideur d’automates de Vaucanson, que très heureusement tous les règlements copiés sur le modèle prussien ne parviendront jamais à inculquer aux officiers français.

Le vieillard porta la main à sa casquette galonnée pour répondre à ces saluts ; mais soudain ses yeux s’allumèrent comme des quinquets lorsqu’il aperçut les deux jeunes filles, très rieuses et très accortes, qui se tenaient derrière un comptoir d’acajou, faisant face à celui où trônait la majestueuse maîtresse de céans.