— Non, répondit Mme Le Dur.
— Au prince Charles, le propre frère du roi de Prusse !
— Eh bien, s’il n’est pas content, il ira le dire à Rome !
— Ah ! il s’en gardera bien, fit un jeune hussard. Son Altesse ne se vante que de ses succès auprès des dames ; quant aux rebuffades, il les empoche et se tait.
— C’est égal, fit le capitaine d’état-major, vous avez été raide, ma chère… Ah ! enfin, voici le Moniteur qui arrive !
Deux ordonnances, escortées de deux gendarmes, entrèrent dans la boutique de Mme Le Dur, et déposèrent plusieurs gros ballots de papier humide encore et sentant l’encre d’imprimerie.
Alors un défilé interminable d’acheteurs commença ; la patronne et ses deux employées n’avaient pas assez de leurs six mains pour servir la clientèle ; les numéros s’enlevaient, et les gros sous et les silbergros s’entassaient dans les tiroirs. Il en fut ainsi jusqu’à l’heure de la fermeture…
Quand les demoiselles de magasin furent parties et les volets mis, Mme Le Dur traversa la cour qui se trouve derrière la maison et que l’on gagne par la petite arrière-boutique qui sert aussi de salle à manger et de chambre à coucher. La sémillante libraire s’arrêta devant la porte d’un hangar, qui avait dû jadis servir de remise. Elle tira de sa poche une grosse clef qu’elle fit tourner dans la serrure ; la porte s’ouvrit en grinçant. Sur une litière de paille dormait un gros homme à cheveux gris, coiffé d’un large chapeau et chaussé de sabots, vêtu, comme les maraîchers des environs de Paris, d’une blouse jetée par-dessus sa grosse veste et d’un pantalon de velours à côtes.
— Allons, père Lienard, dit la libraire en secouant le dormeur, dépêchez-vous, il est temps.