Depuis quelque temps, les dénonciations pleuvaient contre Mme Le Dur ; on la signalait comme tenant, à partir de huit heures du soir, quand son magasin était fermé pour tout le monde, une boutique clandestine de journaux français venant du département de l’Eure, et qu’on lisait portes closes dans les familles de Versailles, pour se donner du cœur, se réconforter un peu en apprenant les gigantesques efforts de Gambetta pour sauver l’honneur de la patrie, pour faire sortir de terre des armées innombrables destinées à remplacer les cohortes de l’empire, prisonnières de l’Allemagne.
Il était à peu près minuit, quand Mme Le Dur, qui couchait dans l’arrière-boutique, fut réveillée par quelques coups frappés avec violence à la devanture de son magasin.
La libraire, tenant un flambeau à la main, apparut au bout de quelques instants dans un déshabillé nocturne des plus indiscrets, mais des plus séduisants :
— Qui frappe ainsi ? dit-elle, qu’est-ce ? le feu est-il à la maison ?
Une voix, qu’elle reconnut pour celle du comte W…[49], un de ses plus assidus clients, répondit :
[49] Nous pourrions écrire son nom en toutes lettres.
— Ouvrez-moi, il s’agit de choses importantes…
— Allons, allons, je la connais celle-là, répliqua la libraire, mais vous vous trompez… Mlle Élisa[50], c’est en face.
[50] Quelques « demoiselles » versaillaises, habituées à charmer avant la guerre les loisirs de la garnison, avaient continué leur « commerce » avec les Allemands, et elles faisaient florès. Une des plus connues et des plus courues était une Belge, vigoureusement bâtie, Mlle Élisa. Cette horizontale était surtout remarquable par l’ordre et l’exactitude qu’elle apportait dans l’exercice de son métier. Elle ouvrait son boudoir à neuf heures du matin, s’accordait deux heures pour son déjeuner, de midi à deux heures, et se remettait au travail jusqu’à sept heures. Passé ce délai, la clientèle trouvait porte close, et malgré les offres les plus séduisantes des officiers, elle se refusait absolument à toute concession passé l’heure réglementaire. Mlle Élisa fit un gros sac pendant l’occupation ; on nous assure qu’elle est rangée aujourd’hui, mariée, mère de famille, et qu’elle offre le pain bénit dans l’église de son village.