A Berlin, M. de Bismarck ne douta pas un seul instant que la communication ne vînt de l’ambassadeur lui-même, et la colère que le chancelier ressentait contre son rival éclata avec plus de violence que jamais. Il lui fallait à tout prix des preuves lui permettant de démasquer et de poursuivre M. d’Arnim.

Tout d’abord le diplomate disgracié reçut l’ordre de remettre sans aucun retard les archives de l’ambassade au premier chargé d’affaires, M. le comte Wesdehlen, et de vider l’hôtel de la rue de Lille. Puis le chancelier fit tous ses efforts pour découvrir celui qui avait servi d’intermédiaire à son rival ; mais ces recherches n’aboutirent pas, malgré l’activité déployée par M. Beckmann, qui, après avoir courbé l’échine jusqu’à terre lorsque M. d’Arnim était au pinacle, mordait maintenant la main qui l’avait nourri et déployait contre son ex-patron un zèle d’autant plus haineux qu’il avait montré plus d’ardeur à son service auparavant[55].

[55] « Arnim sera puni comme un valet qui a volé l’argenterie de ses maîtres, » disait Beckmann aux journalistes français qui cherchaient à se renseigner auprès de lui sur cette affaire.

Quelles étaient au juste les fonctions de ce M. Beckmann, autrefois agent particulariste, homme de confiance du roi de Hanovre, collaborateur du Temps, et dont l’œil vigilant n’était pas seulement ouvert sur la France[56] ? Quel emploi remplissait-il depuis que, réfugié à Bruxelles pendant la dernière guerre, à la fois suspect aux Français comme Allemand, et au gouvernement de M. de Bismarck comme agent welfe, il était venu dans le cabinet de M. de Balan, ministre de Prusse auprès du roi Léopold, accuser ses erreurs particularistes et hanovriennes et mettre à la disposition de la police berlinoise sa souplesse, son entregent, ses connaissances des dessous parisiens et ses nombreuses relations dans le monde des gens de lettres et des viveurs de la capitale ? Le pécheur repentant avait-il trouvé grâce devant le Jupiter tonnant de la Wilhelmstrasse, et l’avait-on attaché à la crèche ?

[56] Voici, pour caractériser l’ubiquité de M. Beckmann, une lettre adressée par lui à M. le Dr Couneau, secrétaire particulier de Napoléon III :

Paris, le 23 septembre 1868.

Monsieur,

J’arrive de Vienne, j’y ai vu à plusieurs reprises le roi et la reine de Hanovre.

Leurs Majestés m’ont chargé de vous exprimer leur vive gratitude de la bonne grâce avec laquelle vous vous êtes occupé de l’affaire de la loterie d’Osnabruck.

Sur ces entrevues et sur tout ce que je viens de voir en Allemagne, j’aurais à vous raconter des choses du plus haut intérêt. Je vous demanderai la permission d’aller vous voir un de ces jours à cet effet ; mais je ne veux pas attendre un seul instant (tellement la chose me paraît être importante) pour vous adresser la brochure ci-jointe.