[54] Surnom donné à M. de Bismarck par ses camarades, lorsqu’il étudiait à l’université de Gœttingue.
Le comte détacha sa chaîne de montre de la boutonnière de son gilet, prit une petite clef en or qui se trouvait parmi les breloques et ouvrit un tiroir de son secrétaire. Il en tira un dossier assez volumineux se composant de feuilles de papier ministre couvertes d’une écriture large et distincte, avec de grandes marges.
— Voici, reprit le comte, des copies de rapports et de mémoires que j’ai adressés de Rome lorsque, ambassadeur de Prusse auprès du Vatican, je suivais pas à pas le développement de la doctrine de l’infaillibilité du pape. Lisez ces pièces avec attention, et vous verrez que j’ai annoncé tout ce qui est arrivé depuis. La lutte partout engagée par le pape contre le pouvoir séculier, les revendications du saint-père sur le droit de nomination des évêques, ses prétentions de soumettre l’armée ecclésiastique à sa seule discipline, bref, tous les incidents qui signalent le Kulturkampf sont indiqués, annoncés et prévus par moi, je puis le dire aujourd’hui, avec une clairvoyance de devin et la précision d’un mathématicien ; tandis que M. de Bismarck — j’en ai les preuves également là — me traitait de visionnaire et affirmait que j’exagérais l’importance de cette déclaration d’infaillibilité, qui n’était qu’une comédie. La publication de ces pièces porterait un coup énorme au prestige du chancelier ; elle montrerait qu’il est au-dessous de moi, et que des deux, c’est moi qui suis le véritable homme d’État… Mais comme je ne puis publier ouvertement et directement ces documents, je vous les confie. Agissez comme il vous plaira… c’est d’ailleurs une bonne fortune pour un journaliste de mettre au jour de telles révélations…
— Je remercie Votre Excellence de la confiance qu’elle me témoigne. Elle peut aussi compter, cela va sans dire, sur mon entière discrétion.
— Je vous connais assez pour cela, et soyez certain que je ne me serais confié à personne d’autre. Défiez-vous du monde d’ici, ajouta le comte ; ils sont tous inféodés au chancelier. N’en soufflez mot devant le comte de Holstein… Je sais que vous êtes en bons termes avec ce secrétaire et qu’il a dîné chez vous il y a quelques jours. De celui-là surtout méfiez-vous ! Il est chargé par M. de Bismarck d’adresser sur moi, deux fois par semaine, des rapports détaillés… Vous avez l’air de sourire, vous croyez peut-être que je me crée des fantômes. Détrompez-vous. J’ai pris ce gentleman sur le fait, un de ses rapports autographes est tombé entre mes mains… Il y a quelques semaines, à la place où vous vous trouvez, M. le comte de Holstein m’a supplié de lui pardonner, jurant qu’il cesserait cet indigne métier. Mais je sais qu’il le continue, le chancelier lui a promis de l’avancement… Évitez aussi d’en parler à mon agent secret Beckmann ; par jalousie il serait capable de faire du scandale. Pas un mot non plus à notre attaché Rodolphe Lindau, qui est très bien avec la rédaction du Figaro, et qui pourrait être tenté de commettre une indiscrétion…
En sortant de l’ambassade, muni des précieux papiers, M. Landsberg se croisa avec ce M. Beckmann à l’égard duquel l’ambassadeur lui avait recommandé la discrétion. Ce monsieur rappelait d’une façon étonnante ce jeune Allemand que nous avons vu au début de ce récit dans les antichambres de la préfecture de police et que les huissiers de M. Carlier appelaient familièrement « monsieur Albert ». Il semblait à peine changé par le quart de siècle écoulé depuis le coup d’État. Un peu plus d’embonpoint, les traits, sans être vieillis, étaient plus marqués, à peine quelques poils grisonnants mêlés à la soyeuse moustache blonde, voilà tout. Quant au costume, il était à la dernière mode, très recherché ; une large rosette multicolore s’épanouissait à la boutonnière de sa redingote, militairement boutonnée.
— Diable, fit M. Beckmann avec ce petit ricanement qui lui est familier, j’espère que vous en avez fait une séance là-haut ! Voici une heure que je suis chez cet excellent Holstein, qu’avez-vous pu faire chez le comte si longtemps ?
— Rien, répondit Landsberg, il m’a montré des bibelots qu’il s’est fait envoyer de Rome, vous connaissez son goût pour les objets d’art.
Et M. Landsberg remonta dans sa voiture pour rentrer chez lui, rue de Compiègne.
Dans le monde politique on se souvient peut-être encore de la rumeur occasionnée au commencement d’avril 1874 par la publication des mémoires secrets sur le Concile et l’infaillibilité du pape, dans le journal de Vienne « La Presse », auquel M. Landsberg avait communiqué ces documents. Il avait fait choix tout exprès, pour écarter tout soupçon, d’un organe autrichien qui avait à Paris un correspondant officiel et dûment accrédité.