Le 9 mars, le chancelier quitta Versailles, et le chef de la police prussienne put enfin « remercier Dieu à deux genoux d’être délivré de cette sensation pénible de se tenir constamment sur ses gardes, un revolver chargé dans sa poche… »

XIII

Les mandements des évêques en 1874. — M. d’Arnim et le duc Decazes. — Origines de la querelle entre M. de Bismarck et M. d’Arnim. — M. d’Arnim charge M. Landsberg de publier ses mémoires secrets sur le Concile. — La colère de M. de Bismarck et la disgrâce de M. d’Arnim. — M. Beckmann et ses fonctions à l’ambassade allemande. — M. Beckmann à l’œuvre. — Comment se font les coups de Bourse. — Le prince de Hohenlohe, successeur de M. d’Arnim. — La police secrète à Carlsbad. — Arrestation de M. d’Arnim. — Son procès. — Un mot de Landsberg sur Beckmann. — Landsberg accusé d’avoir collaboré au Figaro. — Un article de la Nouvelle Revue. — Duel de Beckmann et de Landsberg. — L’achat de la Correspondance française lithographiée. — La police secrète féminine. — Mme de Kaula.

M. le comte d’Arnim, ambassadeur de Sa Majesté l’empereur d’Allemagne auprès de la République Française, venait de rentrer d’une longue conférence qu’il avait eue au quai d’Orsay avec M. le duc Decazes au sujet de l’attitude des évêques des départements de l’est, qui, par leurs mandements du carême de 1874, dirigés contre le Kulturkampf qui sévissait alors de l’autre côté du Rhin, avaient suscité de graves difficultés diplomatiques entre le vainqueur et les vaincus de 1870. L’entretien entre le représentant allemand et le souple ministre du maréchal de Mac-Mahon avait duré deux heures. La figure fine et blême du comte, encadrée d’une longue barbe grise s’étalant en éventail sur la poitrine, portait les traces visibles d’une grande fatigue.

Le diplomate allemand n’était pas seul dans son cabinet du premier étage de l’hôtel de la rue de Lille. Il causait avec un personnage d’assez grande taille, mince et élancé, de figure intelligente, à laquelle des cheveux prématurément grisonnants et une petite moustache presque blanche, taillée en brosse, donnaient un cachet particulier.

L’interlocuteur de M. d’Arnim était un journaliste bien connu, non seulement en Allemagne, mais aussi dans un certain clan d’hommes de lettres français qu’il avait fréquentés avant la guerre, et qui, à cause de son attitude correcte pendant les événements, continuaient volontiers avec lui les anciennes relations, malgré la différence de nationalité, persuadés avec raison que M. E. Landsberg était incapable d’une indélicatesse.

Quelques années avant la guerre, M. Landsberg avait créé une correspondance autographiée destinée aux journaux allemands. En 1874, la Correspondance française était devenue pour ces organes une source d’informations indispensable ; elle faisait autorité au point de vue des appréciations sur la France. Sans être précisément officieux, M. Landsberg fréquentait assidûment l’ambassade, et avec le temps, des relations assez intimes s’étaient établies entre le journaliste et M. d’Arnim, qui, à ses heures, aimait aussi à manier la plume du polémiste et rédigeait volontiers ses rapports en style de feuilleton.

— Oui, mon cher docteur, fit M. d’Arnim continuant une conversation commencée, pour le moment, j’ai complètement le dessous. M. de Bismarck ne me pardonne pas d’avoir adressé directement et sans sa permission un mémoire à S. M. l’empereur pour le prévenir des périls qui menaceraient la dynastie des Hohenzollern si la République, encouragée par l’attitude bienveillante de l’Allemagne, prenait pied en France et s’étendait sur le reste de l’Europe. Les d’Arnim ont toujours correspondu directement avec les rois de Prusse, alors que les Bismarck plantaient leurs choux du côté de Schœnhausen et n’étaient pas encore admis à la cour… Bref, le chancelier est furieux, il vient d’obtenir mon rappel de Paris.

— Mais j’ai entendu dire que Votre Excellence doit aller à Constantinople.

— En effet, cette compensation m’a été promise pendant mon séjour à Berlin, il y a trois mois ; le brevet devait m’être expédié ; mais au lieu de ce document j’ai reçu une lettre où cet orgueilleux hobereau me traite comme si j’étais son garçon de peine ; il me reproche d’avoir une opinion à moi et d’oser la manifester ; il voudrait que je me borne à faire ses commissions. Merci ! se faire cirer les bottes par un comte d’Arnim, « Otto le Fou »[54] n’est pas dégoûté. Non content de cela, il fait répéter dans ses journaux un propos qu’il aurait tenu sur moi : « Arnim peut aller à Constantinople et s’imaginer qu’il fera de la politique chez les Turcs, cela ne tire pas à conséquence. » Vous comprenez que dans ces conditions il m’était impossible d’accepter cette ambassade. Je vais donc rentrer dans la vie privée, mais je ne compte nullement me croiser les bras. M. de Bismarck veut la guerre publique au lieu de la lutte sourde qui depuis plusieurs mois est engagée entre nous. A son aise ! Le monde jugera ! J’ai mon plan de campagne et mes munitions. D’abord, il faut que l’on sache qui de nous deux est le véritable homme d’État, c’est-à-dire lequel a su prévoir les événements à distance avec toutes leurs conséquences. J’ai là de quoi le tuer moralement.