Les endroits maculés furent lavés, et le tout fut sur-le-champ envoyé à M. de Bismarck.
La surveillance exercée par les agents de la police secrète sur le ministre français fut telle, qu’il fut impossible à un véritable habitant de Versailles d’approcher de M. Jules Favre pour l’avertir du traquenard dans lequel on l’avait fait tomber.
Ce ne fut qu’à son second voyage que le négociateur français put être mis sur ses gardes, et qu’il observa la réserve qu’il fallait.
La veille du 18 janvier, jour choisi pour la proclamation de l’empire allemand, la police secrète fut toute la journée et toute la nuit sur pied. Versailles était plein de princes allemands, de grands personnages, de hauts dignitaires sur la vie desquels il fallait spécialement veiller. Si la fête préparée dans la Galerie des Glaces allait être interrompue par quelque bombe lancée du dehors, quelle responsabilité pour le chef de la police de campagne !
Stieber fit expulser des ambulances toutes les personnes qui lui parurent suspectes, et il ordonna à ses agents de dresser une liste très minutieuse et très détaillée de tous les habitants de Versailles. Chacun fut tenu, sous peine de la prison, de remplir un formulaire indiquant son âge, sa parenté, sa profession, ses antécédents, etc. « Les dames, écrit le policier à sa femme, trouvent inouï que j’exige la déclaration exacte de leur âge. Elles disent que je suis un homme méchant… Si par hasard tu avais encore quelques craintes au sujet de ma vertu, tu peux être rassurée maintenant. Il n’est pas une femme de Versailles qui ne me voue aux gémonies et ne me déteste comme le péché[53]. »
[53] Le 24 décembre, Stieber écrivait déjà de Versailles à sa « chère bonne femme » : « On ne se figure pas la haine que nous portent les Français. Les femmes sont encore plus surexcitées contre nous que les hommes. Ah ! nous ne comprenons vraiment pas qu’on puisse croire que nous fassions la cour aux Françaises. Une Française cracherait à la figure de la femme qui oserait nous adresser un sourire. Soyez tranquille. Avec la meilleure volonté du monde, il ne nous est pas possible de commettre la moindre infidélité… »
La cérémonie de la proclamation de l’empire allemand se passa sans incident. Tandis que le roi, entouré de son cortège de princes allemands, allait, le casque à la main, prendre place sous le dais orné de drapeaux militaires placé en face de l’autel dressé dans la somptueuse galerie du château de Versailles ; que les pasteurs luthériens, en robe noire, psalmodiaient leurs tristes cantiques d’allégresse, et que l’assistance proclamait Guillaume « empereur d’Allemagne au nom de Dieu », les habitants de Versailles se calfeutraient soigneusement dans leurs logis, bien décidés à ne pas sortir de toute la journée.
Pendant l’armistice, Stieber, probablement pour soulager cette fidélité forcée qui lui pesait tant, fit venir à Versailles sa femme et une de ses filles.
Ces deux dames — particulièrement la plus jeune — furent très courtisées par les beaux messieurs de l’état-major. Elles tenaient salon, recevaient chaque soir, donnaient de petites fêtes, pendant que papa Stieber était toujours par voies et par chemins, à la piste de ceux qui auraient pu en vouloir à la vie du nouvel empereur et à celle de M. de Bismarck.