[57] Le banquier en question a eu fréquemment recours à des habitués de l’ambassade allemande, entre autres dans la circonstance suivante : vers l’automne 1875, le parquet s’émut de certaines opérations financières de cette maison, opérations qui, tout en enrichissant des banquiers, avaient causé des ruines nombreuses. En présence d’un grand nombre de plaintes, une instruction judiciaire fut commencée et elle prenait une tournure menaçante pour les inculpés. M. X… fit alors venir un ami de l’ambassade et lui exposa qu’il fallait à tout prix décider M. de Hohenlohe à accepter une invitation à la chasse dans une de ses propriétés. L’ami sut en effet agir sur l’ambassadeur d’Allemagne dans le sens voulu par M. X…, et le prince passa toute une journée à tirer le faisan chez le banquier, en compagnie d’une nombreuse société venue exprès pour constater l’intimité du diplomate allemand et du célèbre faiseur. Le ministre Decazes craignit des réclamations pour le cas où les poursuites continueraient, et ordre fut donné d’étouffer l’affaire. Cela se passait en 1875 ; depuis, les choses ont changé quelque peu et c’est en vain que l’année dernière, à l’occasion de nouvelles poursuites, M. X… a essayé, toujours par la même entremise, d’obtenir la protection de M. de Hohenlohe. Celui-ci avait reçu l’ordre de Berlin de s’abstenir de toute démarche, et, à l’heure qu’il est, l’œuvre de la justice française suit son cours contre le banquier allemand.
Le même soir, M. Beckmann partait pour Bruxelles et décidait l’Écho du Parlement, avec lequel il avait des accointances, à insérer une note conforme en principe aux instructions de M. d’Arnim, mais dont la teneur exagérée satisfaisait pleinement les projets du financier allemand. On ne menaçait pas la France de la démission de M. d’Arnim, on l’annonçait comme un fait accompli.
L’effet de cette nouvelle fut considérable. On vit dans la rupture des relations diplomatiques la préface d’une nouvelle guerre, il y eut une panique à la Bourse.
M. de Bismarck voulut prendre M. d’Arnim au pied de la lettre et lui demander si réellement il donnait sa démission. Comme ce n’était pas l’intention du diplomate, M. d’Arnim chargea Beckmann de faire démentir la nouvelle, en l’attribuant à la mauvaise humeur d’un sportsman prussien, M. de Kaden, qui venait d’être « blacboulé » au Jockey-Club.
Mais plus tard, après le départ du comte d’Arnim, M. Beckmann répéta partout que celui-ci avait donné de gros ordres de vente en vue de l’effet que devait produire la nouvelle de l’Écho du Parlement. Là-dessus, M. de Bismarck accusa M. d’Arnim d’avoir « tripoté » à la Bourse de Paris, et celui qui avait trahi l’ambassadeur se déclara tout prêt à servir de témoin.
Mais les accusations réunies jusque vers le mois de juillet par M. de Bismarck ne reposaient en somme que sur des rumeurs vagues et ne pouvaient donner prise à aucune action sérieuse contre un homme qui, bien que disgracié, occupait toujours une situation dans l’État, et surtout qui comptait dans l’entourage du souverain de nombreuses et ardentes amitiés. Ce qu’il fallait au chancelier, c’étaient des faits justiciables du Code. Son étoile ne tarda point à le servir.
Le successeur de M. d’Arnim à Paris, M. le prince de Hohenlohe, était un séide fidèle et éprouvé du chancelier. Il avait été le propagateur de l’alliance prussienne pendant son passage aux affaires comme président du Conseil en Bavière, et il avait su s’attirer ainsi les bonnes grâces du « patron ». Sous des dehors ternes, sous des apparences insignifiantes, le nouveau représentant de l’empereur Guillaume à Paris cache une ambition froide et implacable. Pour la satisfaire, M. de Hohenlohe reculera devant bien peu d’extrémités. En venant à Paris, il savait que pour consolider sa position, pour gagner davantage la confiance du « maître », il fallait contribuer à la ruine de son prédécesseur. Il trouva pour cette besogne des collaborateurs zélés parmi le personnel de l’ambassade ; il put ainsi constater des lacunes dans les archives, et il adressa une note à Berlin, signalant les pièces qui manquaient, qui avaient été enlevées et soustraites. Ce fut cette dénonciation qui servit de base à la procédure devant aboutir à l’arrestation du comte d’Arnim, accusé de détournement de documents appartenant à l’État.
Un instant on eut la pensée de joindre à cette accusation celle de « détournement d’objets mobiliers ». M. d’Arnim avait eu la douleur de perdre, pendant son séjour rue de Lille, une fille qu’il affectionnait beaucoup ; en quittant Paris, l’ambassadeur avait emporté différents objets lui rappelant la chère morte, et notamment une chaise, une simple chaise cannelée, d’une valeur d’une dizaine de francs, sur laquelle la jeune fille s’était assise pour la dernière fois avant de s’aliter et de mourir. Il paraît que cette chaise faisait partie du mobilier inventorié de l’ambassade ; de là l’accusation de vol.
La prophétie de M. Beckmann allait donc se réaliser : Arnim serait condamné comme un laquais qui a dérobé l’argenterie de la maison !