Dès qu’il eut connaissance de ce grief, M. d’Arnim offrit de verser immédiatement telle somme qui lui serait réclamée pour avoir le droit de conserver cette chaise.
La ridicule accusation tomba.
Les eaux de Bohême jouissent d’une grande vogue depuis la guerre ; le nombre des baigneurs russes, allemands et autrichiens y a augmenté dans une notable proportion, et les médecins français y envoient une clientèle toujours croissante depuis qu’Ems, Baden-Baden, Hambourg et autres stations allemandes ont été déclassées par le high-life parisien. L’essaim des baigneurs étrangers se répartit indifféremment parmi toutes ces villes d’eaux voisines l’une de l’autre, et qui, lorsqu’elles sont trop pleines, se renvoient mutuellement le surplus de leur clientèle. Si on ne trouve pas place à Teplitz, on se rabat sur Franzensbad ou sur Aussig ; quant aux principales stations, Karlsbad et Marienbad, il ne faut pas songer à s’y loger pendant les mois de juillet et d’août, à moins de s’y prendre à l’avance.
Or, parmi les baigneurs de Carlsbad, on remarquait pendant la saison de 1874 quelques-uns de ces personnages énigmatiques qui, le jour de l’arrivée du roi Guillaume à Versailles, s’étaient mêlés comme nous l’avons vu à la population de la ville pour faire de l’enthousiasme.
Ces messieurs, qui s’efforçaient en vain de se donner la tournure et le ton de gentlemen prenant les eaux pour leur santé, ne quittaient pas des yeux M. le comte d’Arnim, qui, conformément à l’ordonnance de son médecin, faisait une cure à Carlsbad pour se reposer des fatigues et des contrariétés de son ambassade. Que le comte fût à la promenade « de digestion », qu’il allât boire ses quatre verres réglementaires à la grande source, dans le salon de lecture du Curhaus, partout enfin, il apercevait devant lui, derrière lui ou à ses côtés un de ces sbires déguisés. Jusqu’alors le seul résultat pratique de cet espionnage avait été la constatation que M. d’Arnim écrivait beaucoup de lettres et qu’il recevait souvent la visite d’un homme de lettres autrichien, M. Jules L… Peu à peu le plus habile de ces mouchards apprit que cet écrivain travaillait à une brochure intitulée La Révolution d’en haut, et dans laquelle devaient être insérés plusieurs des dépêches et documents que M. d’Arnim avait emportés de Paris.
Lorsque Jules L… eut terminé son travail, il partit pour Vienne, toujours suivi par un des faux baigneurs, afin d’offrir la primeur de son travail à des journaux viennois. Mais ceux-ci se refusèrent à le publier. M. Jules L… vint alors à Paris, espérant obtenir un meilleur résultat auprès des journaux de la capitale. Il eut recours à son ancien ami et confrère, M. Beckmann, le priant de lui servir d’introducteur.
Mais les journaux français ne publièrent pas davantage la brochure que leurs confrères viennois.
En revanche, quelques semaines après, les épreuves de la brochure, avec corrections de la main de M. d’Arnim, étaient sur le bureau de M. de Bismarck.
Le chancelier avait maintenant l’arme nécessaire pour frapper son adversaire ; l’empereur, à la lecture du pamphlet qui mettait les ministres de son choix sur le même rang que les sans-culottes, et qui livrait à la publicité des secrets d’État, l’empereur ne pouvait plus refuser à son ministre le droit d’agir selon la rigueur des lois.