« Le journal racontait que depuis plusieurs mois l’autorité avait été avertie par différentes communications confidentielles qu’un grand complot communiste avait été organisé dans la vallée de Hirschberg et qu’une foule d’ouvriers, notamment ceux employés dans une des plus importantes filatures de la localité, étaient affiliés à une société secrète ayant pour but le bouleversement de toutes les institutions existantes, le pillage des propriétés et l’assassinat du roi. Si les indications abondaient, les preuves faisaient défaut. Il fallait en avoir cependant pour arrêter les coupables. C’est alors que le gouvernement fut secondé d’une façon toute providentielle. Un cocher de place ayant apporté au bureau central de la police une petite valise qu’un voyageur inconnu avait oubliée dans sa voiture, on l’ouvrit pour vérifier le contenu et s’assurer si elle ne renfermait aucune indication sur son propriétaire. Au milieu de quelques papiers sans importance, on découvrit une lettre ouverte, recommandation très pressante en faveur du porteur auprès de ce même fabricant désigné dans les dénonciations anonymes comme un des principaux chefs du complot. M. le conseiller de gouvernement Mathis, chargé de poursuivre l’affaire, vit aussitôt, avec sa perspicacité ordinaire, tout le parti qu’on pouvait tirer de cette lettre. On n’avait pas à redouter le retour inopiné de son véritable propriétaire, puisque celui-ci venait de partir pour l’Amérique. Comme dans la recommandation de M. von S… il était dit que le porteur était peintre, restait à trouver un homme sûr et habile, peignant convenablement. M. Mathis se souvint d’un jeune référendaire au tribunal qui avait temporairement appartenu à la police et fait preuve de beaucoup de flair. Ce jeune homme faisait de la peinture en amateur, avec assez de succès. M. Mathis le fit appeler et le mit au courant de la mission qu’il avait à lui confier. Il lui donna un passeport au nom de M. Schmidt, le munit de la lettre de recommandation trouvée dans la valise, et quelques jours plus tard, l’émissaire du conseiller Mathis se présentait à la filature de M. X…, où on lui fit le meilleur accueil. Il fut promptement au courant du complot, il réunit toutes les preuves nécessaires ; bref, il réussit si bien qu’à l’heure présente les coupables étaient sous la main de la justice…


« Les coupables ! Wurm était donc arrêté ; et Hedwige ? Je n’étais pas là pour la consoler, pour l’aider à supporter cette épreuve ? J’aurais voulu partir de suite. J’avais d’horribles pressentiments. Cet espion que j’avais logé sous mon toit et même admis à ma table, ne serait-il pas aussi capable de me dénoncer ?

« Ces pensées roulaient dans mon esprit, quand la porte du petit salon dans lequel nous étions s’ouvrit. Un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air respectable, un « bourgeois » dans toute la force du terme, entra. « Pardon, messieurs, fit-il ; l’un de vous n’est-il pas M. Georges Schœffel ? On m’a dit que je le trouverais ici. » — « C’est moi, » répondis-je. — « Eh bien, monsieur, je viens vous donner un avis : fuyez, cachez-vous, on va vous arrêter. » Mon frère, à ces mots, se redressa furieux : « J’aimerais savoir, monsieur, demanda-t-il, de quel crime on l’accuse ? » — « De haute trahison, répliqua l’inconnu. Je suis le premier adjoint de Breslau, je me trouvais il y a quelques instants dans le cabinet du bourgmestre, quand un individu porteur d’un ordre du ministère s’est présenté chez ce magistrat et a réclamé main-forte pour procéder à votre arrestation. Le bourgmestre a répondu qu’il n’avait pas à obtempérer aux réquisitions d’un agent de la police de sûreté, il a refusé de mettre des sergents de ville à la disposition d’un mouchard. Nous n’aimons pas ces gens-là, à Breslau. L’individu a protesté, il a déclaré qu’il s’adresserait directement à la gendarmerie, qu’il écrirait au ministère pour se plaindre. J’ai laissé ces messieurs en grande discussion ; et comme l’agent a indiqué l’hôtel où vous êtes descendu, j’ai pensé que j’aurais encore le temps de vous avertir… Les libéraux se doivent mutuellement aide et protection… Voyons, où pourriez-vous aller ?

«  — Mais, repris-je, je ne songe pas à fuir… Ce serait m’avouer coupable… Je n’ai rien à me reprocher… »

« Mon frère et M. von S…, qui n’avaient qu’une médiocre confiance dans l’impartialité de la police prussienne, m’engageaient à me soustraire aux recherches de la gendarmerie… »

« J’allais peut-être me rendre à leurs raisons, quand la porte s’ouvrit de nouveau. Les casques de deux gendarmes brillèrent dans l’ombre, et je reconnus dans l’individu qui les précédait le faux Augustin Schmidt. Froidement, comme s’il me voyait pour la première fois, cet homme que j’avais traité en ami, qui avait été de ma famille, dit aux gendarmes en me désignant : « Le voilà ! Emmenez-le ! » Ils obéirent. Je les suivis fort tranquillement, persuadé que mon innocence ne tarderait pas à éclater au grand jour. Mais quels furent mon étonnement, mon indignation, ma colère, lorsque le juge d’instruction, dès le début de son premier interrogatoire, produisit deux feuillets arrachés du calepin dans lequel je consignais mes notes de lecture.

« On s’était emparé du passage de Fourier relatif au régicide pour me l’imputer, et l’on prétendait, sur les indications du misérable délateur, que c’était le fragment d’une circulaire confidentielle que j’avais adressée aux ouvriers, pour les engager à assassiner le roi. L’accusation qui me valut d’être condamné fut tout entière échafaudée sur ces feuillets volés dans mon secrétaire et arrachés du carnet dont les autres pages avaient été anéanties !

« J’avais contre moi non seulement l’apparence de ces preuves, mais les dispositions malveillantes des autres fabricants, heureux de se défaire d’un concurrent redoutable.

« Wurm fut condamné à mort ; toutefois sa peine fut commuée. En apprenant cette condamnation, la pauvre Hedwige fut comme folle. Le délire la prit. Elle mourut d’une congestion cérébrale. »