Après un silence, Schœffel reprit :

« Comprenez-vous maintenant pourquoi je n’ai pas été maître de moi, quand j’ai reconnu aujourd’hui l’homme qui, pour les raisons les plus viles, a trahi tout ce qu’il y a au monde de plus respectable et de plus sacré, et qui a causé le malheur de ma vie entière[4] ? »

[4] Ce n’est pas du roman, c’est de l’histoire que nous écrivons, nous ne saurions trop le répéter. La découverte de ce prétendu complot de Hirschberg fut le début du policier Stieber, à qui la monarchie prussienne doit son organisation si perfectionnée d’espionnage au dedans et au dehors. La magistrature d’alors, qui avait le sentiment de l’honneur et de la droiture, flétrit énergiquement les procédés employés par Stieber pour s’introduire dans la famille Schœffel. Stieber dut donner sa démission de référendaire, et c’est par rancune qu’il se lança, au commencement de 1848, dans le mouvement révolutionnaire.

Le récit du fabricant avait sincèrement ému l’ancien acteur. Avant de répondre, il parut réfléchir longuement.

«  — Ce que vous me dites là, mon cher ami, est triste, bien triste, dit-il enfin. Mais que faire à présent ? Ma fille aime ce jeune homme, elle l’adore… La séparer de lui, ce serait la plonger dans le désespoir. Si je lui apprenais la vérité, son amour ne manquerait pas de lui suggérer toutes les excuses possibles pour atténuer les procédés de son fiancé ; elle se dirait qu’il n’a fait que son devoir en obéissant à ses supérieurs ; qu’il agissait dans un bon but… elle trouvera dans son cœur mille prétextes pour l’excuser… Ah ! si cet amour ne faisait que commencer, mais il a poussé des racines si profondes qu’il n’est plus possible de l’arracher… Aujourd’hui, mon pauvre ami, c’est vraiment trop tard… Le bonheur de mon enfant m’est trop précieux, et le rôle des pères barbares n’a jamais été dans mes moyens… »

Schœffel eut envie de répondre : « Alors vous donneriez votre fille à un voleur de grand chemin, si elle l’aimait ! » Mais il se mordit les lèvres, prit son chapeau et se retira en disant à son ami : « C’est bien… Que chacun agisse selon sa conscience… La mienne m’ordonne de lutter contre le système honteux qui emploie de pareils hommes et de pareils moyens. Adieu. »

Schœffel dut reprendre la longue rue de l’Unter den Linden pour regagner le petit hôtel où il était descendu le matin. Au moment de s’engager dans la Poststrasse, le fabricant aperçut de grandes lueurs rouges qui éclairaient les maisons de la base au faîte. Le bruit sourd d’une foule en marche, des cris qu’il avait déjà entendus le matin, parvinrent en même temps à ses oreilles. Il monta sur les marches d’une porte et il vit un immense cortège qui s’avançait, éclairé par des flambeaux. Au centre, un homme porté en triomphe, sur les épaules de deux robustes gaillards, était salué par les acclamations populaires.

Quand le cortège défila devant lui, il reconnut en cet homme Stieber, l’ex-mouchard, l’espion qui l’avait livré à la police. Son discours dans la réunion de Moabit avait soulevé un enthousiasme indescriptible, et la foule qui l’écoutait en trépignant avait voulu le porter en triomphe jusqu’à son domicile.

Cette fois, Schœffel n’eut plus de colère ; il détourna la tête avec dégoût et ne put se défendre d’un sentiment de pitié, en songeant avec quelle facilité on séduit le peuple et on le trompe.