III
Les héros du régime de la compression militaire et policière. — Le maréchal Wrangel. — Son portrait. — Ses rapports avec les journalistes. — M. de Hinkeldey, préfet de la police prussienne. — Où Stieber reparaît. — Le roi le nomme Polizeirath. — Frédéric-Guillaume poète et collaborateur du Kladderadatsch. — La mission secrète de Stieber à Londres. — Comment il fit voler les papiers de l’Association socialiste internationale. — Stieber chez M. Josias de Bunsen. — La mission de Stieber à Paris. — Stieber chez Mme la princesse de S… et chez M. Carlier. — Tentative d’assassinat sue l’agent de la police secrète prussienne. — Retour de Stieber à Berlin. — La Krause et sa collection « d’honnêtes dames ». — Un espion homme du monde. — Petite fête organisée par la police. — Mme de Hagen obtient son divorce et Stieber est plus en faveur que jamais.
En 1850, après la dissolution de l’Assemblée constituante, dont les députés avaient été chassés par les troupes du maréchal Wrangel, le gouvernement prussien eut recours à un double régime de compression militaire et policière.
Il y avait une certaine bonhomie dans la façon d’agir de ce légendaire maréchal Wrangel, idole des gavroches berlinois, à qui il jetait des poignées de menue monnaie en échangeant avec eux des lazzis. C’était le type de grognard bon enfant. Ses airs de galantin, sa démarche de « casseur d’assiettes », les crocs de sa moustache ébouriffée, son parler berlinois gouailleur, avaient promptement fait de lui une des figures les plus originales de la capitale. Tout en inspirant la terreur autour de lui, il avait la repartie amusante et il « blaguait » volontiers les gens qu’il était prêt à mitrailler. Il affectait la plus grande familiarité avec les membres de la famille royale, s’oubliant jusqu’à dire un jour à la reine : « Voyons, ma bonne petite dame !… » Il montrait ainsi qu’il était le sauveur du trône et le plus puissant protecteur du roi… S’il faisait mettre un journaliste en prison, il allait le voir dans sa cellule et causait longuement avec lui des événements du jour. Une fois, visitant le rédacteur en chef de la Volkszeitung (Gazette du Peuple), M. Berstein, mort tout récemment, il lui dit : « Engagez-vous à mettre une sourdine à vos attaques, et je vous lâche tout de suite. » Comme M. Berstein prétendait qu’il était impossible pour un journaliste d’envisager certaines choses avec sang-froid, comme par exemple la honteuse convention conclue par le gouvernement à Malmo avec les Danois :
— S… nom d’un homme ! s’écria le maréchal, croyez-vous que moi aussi j’approuve tout ce qui se passe, et pourtant il faut bien que je me tienne bouche close !… Faites-en autant, autrement je sabre votre journal !…
La réaction policière n’avait pas ce côté plein d’humour que le commandant de l’état de siège communiquait à la réaction militaire. La police prussienne fut de tout temps et dès son origine cauteleuse et brutale, prompte à passer à l’exécution, exercée à tous les procédés d’espionnage et surtout riche en promesses données aux délateurs. Le roi avait placé à la tête de ce service, dont l’importance grandissait chaque jour, un hobereau poméranien, M. de Hinkeldey, l’être le plus hérissé, le plus désagréable, le plus cassant qui fut jamais.
Nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance avec ce personnage. Pour le moment, bornons-nous à dire qu’il faisait la police avec passion, par amour de l’art, pour la satisfaction personnelle de tracasser son prochain. Les libéraux et les démocrates étaient tout particulièrement l’objet des haines de M. de Hinkeldey. Il les pourchassait comme des gens bien plus dangereux que les voleurs et les escrocs. Il était toujours à la recherche de quelque conspiration, de quelque complot, de quelque prétexte d’accusation qui lui permît de « coffrer » de nombreux suspects et de les retenir indéfiniment sous les verrous. Comme un limier de race, il était sans cesse sur quelque piste. Le roi Frédéric-Guillaume IV s’intéressait beaucoup aux mesures policières prises par son préfet. Il avait du plaisir à entendre de sa bouche le récit des expéditions entreprises par les agents secrets et aussi la relation des aventures mystérieuses et piquantes que la police avait l’occasion de découvrir. Berlin était alors une ville d’apparence austère, on se cachait un peu plus qu’aujourd’hui pour y courir le cotillon.
Frédéric-Guillaume avait des velléités d’auteur dramatique : quand M. de Hinkeldey le régalait de ses rapports plus ou moins secrets, le roi s’imaginait collaborer à quelque mélodrame ; il rectifiait certains points du récit comme un critique rigoureux relève les défectuosités d’une pièce qu’il est appelé à juger.
Un soir, au cours de la conférence habituelle qui avait lieu dans le cabinet de travail de Frédéric-Guillaume, le roi interrompit son préfet de police, qui lui donnait quelques détails sur un vol avec effraction commis chez un banquier :
— Dites donc, mon cher Hinkeldey, j’ai aujourd’hui un protégé à vous recommander. Il est fort intelligent et paraît très dévoué ; il a déjà rendu dans le temps des services à votre prédécesseur.