— Et qui est ce protégé ? demanda le préfet de police.

— Oh ! il a un nom qui indique l’emploi… Il s’appelle Stieber… Et le roi, pour accentuer la signification du calembour, se mit à se fouiller l’oreille avec le doigt[5]. C’est un garçon qui, je crois, m’a sauvé la vie le 21 mars.

[5] Stieber veut dire en allemand « farfouilleur ».

— Mais, fit M. de Hinkeldey surpris, oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu’elle n’est peut-être pas au courant du rôle joué par ce même Stieber pendant la période révolutionnaire. Non seulement Stieber a compté parmi les orateurs les plus farouches des clubs, mais tout récemment encore il défendait devant les conseils de guerre les inculpés de haute trahison et de rébellion les plus gravement compromis.

Le roi prit un flacon d’arrac[6], en versa dans un gobelet d’argent contenant une petite quantité d’eau chaude, et après avoir bu :

[6] Eau-de-vie très forte.

— Eh ! qu’importe, répondit-il à son préfet de police. En supposant que la nouvelle recrue que je vous présente soit réellement un néophyte, vous connaissez le proverbe : « Il y aura plus de place au râtelier gouvernemental pour un seul républicain repentant que pour dix conservateurs. » Et puis Stieber, tout révolutionnaire qu’il paraissait, était encore plus dévoué à son roi qu’à la cause qu’il défendait… Il venait de temps à autre s’asseoir à la même place où vous êtes et me raconter ce qui se passait dans les clubs, dont il était un des plus beaux ornements. Je vous assure que ses récits étaient parfois très divertissants !… Allons, mon cher Hinkeldey, fit le roi en changeant de ton, quand je vous recommande un mouchard, c’est que je sais qu’il a les qualités de l’emploi.

M. de Hinkeldey comprit que le protégé de Sa Majesté faisait déjà partie de la police toute personnelle dont le monarque se servait en dehors de ses ministres, quelquefois même pour les surveiller.

Stieber n’était pas le seul qui, pendant la tourmente, avait joué ce double jeu, mais il s’en était certainement le mieux tiré. Aussi M. de Hinkeldey, renonçant à toute objection, demanda au roi quel emploi il fallait réserver à son protégé.

— A quel âge, demanda Frédéric-Guillaume, la loi permet-elle d’être nommé Polizeirath[7] ?