— Voyons, Hinkeldey, mon cher ami, mettez-y un peu plus de zèle. Vous ne sauriez vous imaginer combien cela me tracasse d’être livré aux journaux par des traîtres ou des indiscrets. Tenez, il a encore paru dans le Kladderadatsch une méchante pièce de vers pleine d’allusions fort transparentes à l’amour d’un haut et puissant seigneur pour une veuve connue dans le monde entier et qui ne craint pas de se compromettre en se laissant prendre par la taille… Le pis, c’est que les vers sont détestables…
— Je vous demande pardon, sire, les vers sont charmants, répondit le préfet de police, qui savait fort bien, comme tout le monde d’ailleurs, que l’auteur de cette chanson bachique en l’honneur de la veuve Cliquot était le roi lui-même… Mais si Votre Majesté, ajouta M. de Hinkeldey, croit que la tournure de ces vers est offensante et irrespectueuse, on pourrait poursuivre le journal…
— Non, non !… Traîner devant des juges les joyeux fous qui, chaque semaine, font tinter les grelots de leur Charivari… ce serait odieux… Au contraire, je vais leur montrer que je suis bon prince en leur envoyant un plein panier de ces veuves consolatrices, qu’ils pourront tout à leur aise décoiffer et déshabiller sans offenser la morale[10].
[10] Historique. — Frédéric-Guillaume s’intéressait beaucoup aux journaux et aux journalistes. Il tenait surtout à connaître les auteurs des articles anonymes. Voici une lettre adressée par le roi, après l’entretien que nous relatons, à M. de Hinkeldey :
« Mon très cher Hinkeldey,
« La Gazette d’Augsbourg, que je joins à la présente, publie une communication datée de Berlin, dont je veux connaître l’auteur, ainsi que la source à laquelle il a puisé. Vous chargerez le directeur de la police Stieber d’aller aux informations, et vous attirerez également son attention sur l’auteur des articles de la Kreuzzeitung (Gazette de La Croix) qui paraissent avec les signes : A X I X O et qui contiennent toujours des renseignements très exacts et très précis, alors que ces nouvelles, à moins de grave manquement au secret professionnel, ne doivent être connues de personne. Je compte tout particulièrement sur l’énergie et l’empressement de Stieber, pour rendre compte fidèlement et véridiquement des découvertes qu’il pourra faire, et j’attends votre rapport dans le plus bref délai.
« F. W. R. »
Quelques jours plus tard, M. Stieber, qui, dans l’intervalle, avait épousé la fille de l’ancien comédien, reçut son brevet et fut invité à se rendre dans le cabinet de M. de Hinkeldey. Celui-ci le reçut assez froidement.
— Je suis chargé, lui dit-il, de vous envoyer à Londres pour l’ouverture de la grande exposition universelle. Votre mission publique est de surveiller la section prussienne, tous les États ayant promis d’aider la police de Londres dans la surveillance des énormes richesses accumulées au Crystal Palace. Trois agents seront mis à votre disposition ; mais, tandis qu’ils monteront la garde devant les vitrines des exposants prussiens, vous vous occuperez de choses plus sérieuses : vous tâcherez de pénétrer dans l’intimité des nombreux réfugiés politiques qui vivent en Angleterre et de découvrir les chefs du grand parti communiste, qui, dit-on, cherchent à provoquer une explosion révolutionnaire générale en Europe pour l’époque de la réélection du Président de la République en France.
M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à établir la connivence qu’il y avait entre les communistes de Londres et certains membres influents du parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes personnelles à satisfaire de ce côté et auraient voulu englober leurs adversaires dans quelque procès capital.