Stieber reçut des instructions détaillées ; on mit à sa disposition des fonds importants, et huit jours après il s’embarquait pour Londres avec sa jeune femme.

Aussitôt arrivé dans la métropole britannique, l’agent secret se mit à l’œuvre, bien résolu, en policier de race, à forger lui-même un complot plutôt que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner cette peine. Une Association redoutable et répandue dans toute l’Europe s’était en effet formée. Il ne s’agissait que d’en connaître les affiliés et en particulier ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa ses soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où se réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait dans ces endroits sous des déguisements différents. Il jouait et buvait tout en discutant politique et socialisme.

Ces excursions dans le monde souterrain de la grande ville ne tardèrent pas à le conduire à son but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec un misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association révolutionnaire et qui savait que la liste des adhérents était en dépôt chez un réfugié hessois nommé Dietz.

Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à un moyen des plus simples et qui réussit presque toujours, parce qu’il est peu compliqué : il offrit une assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier.

Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte de la serrure du secrétaire où Dietz enfermait sa correspondance, et s’étant introduit la nuit dans le domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les remit à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition dans Hyde Park.

Il faut supposer que les communistes internationaux étaient bien imprudents pour des conspirateurs qui venaient de traverser toutes les épreuves et de recommencer les expériences de 1848. Ils n’avaient même pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes ou sous des noms chiffrés ! Pour les affiliés qui habitaient Londres, la découverte du policier prussien était sans péril ; pour ceux-là l’hospitalité britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas le délit qui pouvait leur être imputé. Il n’en était pas de même pour les socialistes fixés à Paris ou en Allemagne et dont la participation aux menées révolutionnaires avait été signalée.

Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne chez le secrétaire de l’Association communiste, des arrestations nombreuses furent opérées à Leipzig, à Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des foyers de l’agitation révolutionnaire. Après une longue et laborieuse instruction, les inculpés furent traduits devant la haute cour de Berlin sous l’accusation de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler ici les péripéties des débats qui s’engagèrent devant la juridiction qu’une loi spéciale venait d’établir. Bornons-nous à signaler les principaux points de l’accusation. Cette Association communiste internationale datait de 1847 ; c’est à cette époque que fut élu le comité dirigeant installé à Londres. Les différentes révolutions qui ont marqué la célèbre année 1848 ont été préparées par le comité de Londres, et s’il faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport qui servit au procureur général pour établir son acte d’accusation, la main du conseil des Dix se retrouverait dans la plupart des drames qui ont ensanglanté alors les rues de toutes les capitales de l’Europe.

Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber dans ses Mémoires, préconisait la chute du régime bourgeois et l’établissement de la suprématie politique du prolétariat qui devait arracher le capital à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire tous les instruments de production, de façon à rendre l’ouvrier maître du terrain. Pour atteindre ce but, on demandait l’expropriation de toutes les propriétés foncières et l’emploi des revenus des communes aux dépenses publiques ; un impôt progressif très fort ; la suppression du droit d’héritage ; la centralisation du crédit entre les mains de l’État par la création d’une banque nationale, avec monopole exclusif ; la concentration par l’État de tous les moyens de transport, l’augmentation des ateliers nationaux, la multiplication des instruments de travail ; le défrichement et la culture des terres d’après un plan combiné d’avance ; et enfin l’établissement du travail obligatoire et la création « d’armées industrielles ».

Dans une proclamation lancée en février 1848, au début de la tourmente, le comité déclarait que lorsque, grâce à ces mesures, les différences de classes auraient disparu et que la production tout entière serait concentrée entre les mains des associations formées par les agglomérations d’individus, les pouvoirs publics perdaient leur caractère politique. La société bourgeoise avec ses classes et ses intérêts contradictoires serait remplacée par une association où la prospérité de l’individu serait intimement et véritablement solidaire de la prospérité générale.

Cette définition nuageuse prouve assez que des Allemands plus ou moins métaphysiciens étaient à la tête du comité, et qu’ils tenaient la plume lorsqu’il s’agissait de lancer des programmes et des proclamations.