Rendons aux socialistes internationaux cette justice qu’ils ont marché avec le temps et que le programme de l’autre Internationale, plus moderne, qui fut créée lors de l’Exposition de 1861, est autrement net, pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs ne furent pas des Doktoren et des Professoren d’outre-Rhin, mais trois vrais Parisiens, dont l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second cherche des annonces d’émission et des mensualités financières sous le péristyle de la Bourse. Le troisième a repris bravement son métier d’arpenteur.
Les individus découverts par Stieber étaient surtout des Allemands. Le principal coupable, selon le policier, était Charles Marx, mort l’an dernier, et que ses disciples regardent comme le patriarche du socialisme allemand. Charles Marx n’était alors guère connu du public. Un cercle de lecteurs très restreint avait goûté ses rares qualités d’écrivain économiste. Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement social, il conspirait à « huis clos » ; sa belle barbe blanche devenue légendaire était d’un blond fauve, et des quatre gracieuses filles qui firent sensation dans une ville thermale des Pyrénées, après la Commune de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux premières étaient au maillot.
Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant de la province rhénane, Engels ; un ancien lieutenant de la garde prussienne, E. Willich, et un étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence prépondérante sur l’Association.
Des dissentiments graves séparaient cependant les quatre chefs. Tandis que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire Engels étaient pour la modération et les moyens termes, l’ex-lieutenant et le student repoussaient toutes les concessions et demandaient le communisme, comme M. le duc de Broglie devait plus tard réclamer le régime parlementaire dans « toute sa beauté ».
Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis, avaient installé une direction conforme à leurs vues à Cologne, tandis que les exaltés et les enragés se cantonnaient prudemment à Londres.
Les papiers que Stieber avait fait voler établirent que l’Association avait créé des sections à Berlin, Brunswick, Hambourg, Francfort, Leipzig, Stuttgart, Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris, Lyon, Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds, Berne, Lausanne, Strasbourg, Valenciennes, Metz, Bâle, Londres, Alger, New-York, Philadelphie. Disons en passant que les sections françaises appartenaient à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le lieutenant Willich et l’étudiant Schapper.
Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers de l’Association communiste, Stieber reçut l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade de Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne, le célèbre savant Josias de Bunsen, un rêveur qui tâchait d’accorder les artifices de la diplomatie avec la candeur de ses aperçus.
M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie. Évidemment il voulait tenir à distance le policier que les obligations de sa charge le contraignaient de recevoir.
M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé d’une belle calotte grecque, devant sa table de travail, absorbé par la comparaison de deux calculs de Newton et de Malebranche sur le même problème, dont il s’efforçait de trouver la moyenne.