Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier, M. Josias de Bunsen n’ôta pas sa calotte et n’invita pas le nouveau venu à s’asseoir. Il leva sa grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était relevée par un pli sardonique des lèvres :
— Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je suis chargé de vous donner lecture d’une note que m’a apportée le dernier courrier et qui vous concerne tout particulièrement. Voyez d’abord si nous sommes bien seuls, ajouta le diplomate du même ton dont il eût parlé à son domestique.
Stieber regarda derrière la porte, il souleva même les rideaux des fenêtres et indiqua du geste qu’aucune indiscrétion n’était à craindre.
M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil ; il tenait à la main un papier de grand format, revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur la tablette de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres et de livres ; puis, il se mit à lire :
« Aussitôt après avoir pris connaissance du présent ordre, le Polizeirath Stieber quittera Londres pour se rendre à Paris. Il se mettra en communication, par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, avec le préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout le dossier relatif aux socialistes français, dont la participation à la Société communiste internationale a été établie, grâce à l’enlèvement des papiers de l’Association. Le Polizeirath Stieber donnera au préfet de police tous les renseignements et tout le concours qui pourraient lui être réclamés ; il s’efforcera de gagner la reconnaissance et la confiance des fonctionnaires français, de façon à être complètement, ou du moins aussi complètement que possible, initié aux agissements actuels de la police française.
« En effet, le but de la mission très importante et très confidentielle dont l’agent Stieber est chargé est double. En apparence, le voyage à Paris doit être motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement par le désir de préserver Paris et les grandes villes de la République des horreurs d’un attentat communiste. Le Polizeirath Stieber ne négligera aucune occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement de la grande cause de l’ordre et de la conservation sociale, croit devoir communiquer à la police française des indications et des documents de nature à faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche. C’est là un échange mutuel de services que les gouvernements conservateurs se doivent, et le gouvernement royal est convaincu qu’à l’occasion les ministres du prince-président n’agiraient pas autrement à son égard.
« Mais, en réalité, l’agent Stieber, et c’est là le but secret et le plus important de sa mission, doit tâcher de se renseigner sûrement au sujet des préparatifs du coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des chances de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne négligera aucun moyen d’éclairer et de renseigner de la façon indiquée le gouvernement royal, qui s’en remet à son habileté, à son esprit fertile en ressources et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des autorités françaises pour les révélations qui leur seront fournies par lui.
« Le Polizeirath Stieber devra en même temps s’assurer, avant son départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité de gagner dans l’entourage immédiat du prince-président une personne, homme ou femme, disposée à tenir le gouvernement royal au courant des faits et gestes et, si possible, des intentions probables du prince Louis-Napoléon et de ses conseillers habituels les plus intimes. Il faudrait naturellement que cette personne fût placée par sa position de manière à demeurer en contact permanent avec le prince, de façon que, malgré la discrétion et l’esprit de dissimulation que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun secret qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre correspondant. Le mieux serait de trouver un haut fonctionnaire ou un membre de la nombreuse famille du président. Là-dessus également, le gouvernement royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur Stieber.
« L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra les fonds nécessaires pour l’accomplissement de sa double mission et les instructions complémentaires dont il pourrait avoir besoin.
« Signé :
« Le président du ministère royal d’État,
« Von Manteuffel. »