— C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai. Et il prit place sur une banquette.

La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de la police prussienne fut longue. Le préfet, habitué aux communications, révélations et dénonciations qui, depuis les journées de Juin, pleuvaient rue de Jérusalem, se montra d’abord assez sceptique ; mais lorsque Stieber l’eut mis au courant et lui eut montré les pièces originales, notamment les registres enlevés nuitamment dans le bureau du secrétaire de Dietz ; lorsque l’affiliation d’un certain nombre de membres influents du parti socialiste français fut établie, M. Carlier ne voulut pas jouer plus longtemps au saint Thomas. Il était convaincu.

— Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en tendant ses deux mains au policier prussien, tous mes compliments ! Voici une campagne bien menée, et je voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs de votre force. Encore une fois, je vous félicite, vous allez nous permettre de faire un joli coup de filet, sans compter l’effet que produira cette révélation dans les journaux. Elle va venir à point…

Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop.

— Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux meneurs… Voyons : Cheraval… Il y a longtemps que nous le surveillons, celui-là. Il a été élu député en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti extrême ! Il est de bonne prise…

Le préfet continua à parcourir la liste :

— Mais je vois beaucoup de noms allemands… Vous êtes sûr que ces gens-là habitent Paris ?

— Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées en marge ; du reste, rien de plus facile que de le vérifier.

— Vous avez raison… Tiens, mais au fait je crois que la personne qui pourrait le mieux nous informer n’est pas loin. C’est un de vos compatriotes, un jeune littérateur. Il nous traduit quelquefois des pièces ou des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître toute la colonie allemande de Paris, et, chaque fois que nous avons besoin de renseignements sur un de ses compatriotes, il arrive à nous les fournir mieux et plus vite que l’agent le plus roué.

Le préfet avait frappé sur un timbre.