M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les lectures qu’il avait interrompues au moment de l’entrée de Stieber.

Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète prussienne était en possession d’une lettre d’introduction auprès de la baronne de X…, née princesse W. M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement à la parente du prince-président un de ses secrétaires de légation, M. le comte de Herstall, gentilhomme parfait et diplomate d’avenir. A la lettre était joint un passeport délivré au nom du « comte de Herstall ».

Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant diplomate sans malice, mais il tenait à sa positon, au prestige dont il était entouré, aux adulations de la haute société de Londres. Il avait obéi aux suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné à prêter ses mains à cette indigne comédie pour ne pas être dénoncé lui-même.

A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel se mit à jouer son double rôle.

De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme et sa belle-mère dans une modeste maison meublée de la rue Montmartre. Les voyageurs s’installèrent dans un appartement de trois pièces situé au deuxième étage.

Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la Préfecture de police, regardant d’un air de parfait connaisseur les allées et venues dans les innombrables couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites et grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem. Il répondait par des clignements intelligents et des coups d’œil de reconnaissance maçonnique aux regards curieux des mouchards et aux regards investigateurs des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine de fois sinon plus, l’envoyé de la police prussienne arriva enfin à une grande antichambre tendue de vert, sévèrement meublée et gardée par deux huissiers à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il remit sa carte à l’un d’eux.

— Ah ! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris d’abord un air solennel et gourmé et qui souriait maintenant d’une façon très aimable… M. le préfet a donné l’ordre de vous introduire immédiatement ; il vous attend.

Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée de la porte du cabinet préfectoral, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, élégamment vêtu, très blond, très élancé, très souple, entra en sautillant comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui.

— Le préfet y est-il ? demanda-t-il à l’huissier avec un léger accent allemand.

— Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer d’abord monsieur, qui est attendu.