Le même jour, vers cinq heures, au moment même où M. Carlier chargeait le jeune Albert d’aller aux renseignements sur les conspirateurs allemands habitant Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin. De l’équipage descendit un élégant gentleman, accusant de trente à trente-cinq ans, de tournure fière et distinguée, et dont la figure, correctement rasée, était encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à fait diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu soin de piquer dans la boutonnière de son dorsey, tout, jusqu’aux gants et aux fines chaussures, indiquait le grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu dans le « comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de Prusse à Londres », le policier Stieber qui confabulait quelques heures auparavant avec son collègue Carlier dans le salon tendu de vert de la rue de Jérusalem.

— Mme la baronne est sortie, fit le portier auquel le prétendu comte de Herstall s’était adressé, mais voici M. le baron qui rentre.

En effet, un homme de quarante ans environ, assez gros et trapu, venait de franchir le seuil de la porte cochère.

Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la main et se fit connaître, ajoutant qu’il serait heureux de présenter le plus tôt possible à la baronne ses hommages et les compliments de M. de Bunsen.

— Ah ! vous venez de Londres, fit le baron d’un ton particulier et même ironique, vous venez de Londres ; eh bien, la baronne sera enchantée de vous recevoir : demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là nous avons quelques amis politiques et autres. Si vous ne craignez pas de vous ennuyer en leur société…

— Au contraire, monsieur le baron… Très charmé de cette invitation… Je n’y manquerai pas.

Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé et poudré, annonçait M. le comte de Herstall, au seuil d’un grand salon richement meublé, orné de tableaux de prix et de bibelots précieux dont le goût commençait alors à se répandre.

Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies ; il n’y avait pas de femme, sauf la maîtresse de la maison, qui, assise dans un de ces fauteuils bas et larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle autour d’elle.

Mme de X…, ou plutôt la princesse Lætitia, était alors une toute jeune femme de vingt ans, mais sa beauté vraiment remarquable avait déjà atteint tout son développement et tout son éclat. Son profil d’impératrice grecque, ses abondants cheveux noirs, la finesse de ses traits et l’animation de son visage formaient l’ensemble le plus séduisant, que complétait l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée par quelque divin sculpteur.

En entendant annoncer le nouveau venu, Mme de X… se leva et fit quelques pas au-devant de lui :