— J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui d’ailleurs lui allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen, que vous m’avez fait parvenir dans la journée, et soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi de vous présenter à quelques-uns de mes amis. M. le marquis de P…, mon parrain.
Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà d’une cinquantaine d’années, répondit au salut de Stieber en s’inclinant froidement, avec une politesse d’ancien régime.
— Tel que vous le voyez, continua Mme de X…, M. le marquis fait à la Chambre une opposition acharnée à mon cousin ; cela ne l’empêche pas d’être un de mes meilleurs amis…
La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou trois poètes avaient lu des vers inédits ; la maîtresse de la maison, accompagnée d’un pianiste, aussi célèbre que chevelu, avait chanté l’air du Saule, d’Othello, et un hymne italien de sa composition ; deux tables de bouillotte avaient été dressées, les plateaux de rafraîchissements circulaient…
Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un sofa, complètement isolés des autres assistants, le faux comte de Herstall et la maîtresse de la maison s’entretenaient à voix basse. Il eût été assez difficile de rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait en ce moment sur les traits du faux attaché d’ambassade. On eût dit un renard qu’une poule aurait pris.
— Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant la baronne de X…, de vous épargner la peine de continuer cette petite comédie. J’ai été prévenue de votre visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de qui… Eh bien, je serai franche avec vous… Oui, je connais la mission délicate que votre gouvernement vous a confiée. Mais ne vous méprenez pas. Si vous avez cru un seul instant que Mme de X…, une Bonaparte, la nièce du grand empereur et la cousine d’un empereur futur peut-être, se vendrait pour un salaire comme un simple agent, si vous avez réellement pu croire cela, vous me forcerez de douter de votre intelligence…
— Ah ! madame… exclama le prétendu comte de Herstall en bredouillant et comme pour dire quelque chose.
— Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout le monde est absorbé par la partie engagée et qu’on ne s’occupe pas de nous… Vous voyez comme je suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier au baron ; immédiatement j’ai envoyé aux renseignements, et j’ai appris que vous étiez M. Stieber, un agent très habile de la police secrète prussienne, et que vous aviez eu le jour même une longue entrevue avec le préfet, M. Carlier. Comment l’ai-je appris ? par quelle contre-police ? c’est mon secret, je ne serai pas assez candide pour le livrer… Ceci vous prouve que lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec rapidité et sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter votre gouvernement de certains renseignements, mais j’entends agir en diplomate ; on me traitera en conséquence.
Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait à qui de droit cette proposition, lorsqu’un grand mouvement se fit à l’entrée du salon. Les joueurs de bouillotte, les partenaires du whist interrompirent leur partie et se précipitèrent vers la porte. L’attention de tous avait été subitement attirée par un nouvel arrivant, qui était entré sans se faire annoncer. Dès qu’elle l’aperçut, Mme de X… se leva et courut au-devant de lui :
— Prince ! quelle surprise ! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon s’inclinait devant sa cousine, et prenant sa main avec une certaine familiarité la portait à ses lèvres.