Le président de la République avait déjà franchi la quarantaine, mais il paraissait plutôt de quelques années plus jeune. C’est à peine si une ou deux rides sillonnaient son front ; sa moustache et ses cheveux étaient noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité féline. Immédiatement un cercle empressé se forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon s’entretint avec tout le monde, et dit au marquis de P… :
— Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous beaucoup de philippiques contre moi pour la rentrée ?
Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient alors, répondit :
— La question, prince, est de savoir si on nous permettra de rentrer.
La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. Mme de X…, en parfaite maîtresse de maison, crut qu’il était opportun de créer une diversion et elle présenta « M. le comte de Herstall », un diplomate allemand, un ami de M. de Bunsen.
Le président répondit de fort bonne grâce aux salamalecs de Stieber, qui s’inclinait aussi profondément qu’il l’avait vu faire à la cour de Potsdam. Le prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu pour réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres, une assez longue conversation s’engagea sur l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon s’intéressait beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre prochainement à Paris. Il demanda une foule de détails que le prétendu comte était mieux à même de donner que qui que ce fût.
Au moment où la plupart des invités gagnaient la porte, le prince s’approcha de nouveau de sa cousine.
— Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il. Le projet de Carlier[11] est reconnu impraticable ; il faut que les rats soient dans la souricière pour les prendre.
[11] Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup d’État.
Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle parente, il partit.