Quelques instants auparavant, le faux comte de Herstall, sentant que la discrétion ne lui permettait pas de rester davantage, s’était également éloigné. Sur l’escalier, il croisa le baron de X…, qu’il avait vu la veille et qui rentrait chez lui quand les derniers invités s’éloignaient.
Le baron de X… n’aimait guère le monde et les soirées, mais en revanche, il ne devait pas avoir la même horreur pour le vin de Champagne, car Stieber remarqua que sa démarche était titubante.
L’agent prussien resta encore quelque temps à Paris ; il avait des entrevues quotidiennes avec le préfet de police ; il avait encore revu une ou deux fois la belle baronne de X… et avait emporté de ces visites suffisamment d’indications livrées non sans réticences, qui lui permirent de rédiger un rapport chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel.
Il était occupé à cette besogne, dans la chambre à coucher du petit appartement meublé, rue Montmartre. Mme Stieber, l’ancienne Geneviève que nous avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait à une layette ; à première vue, on pouvait s’apercevoir que ce genre d’occupation était entièrement justifié par la situation très intéressante de cette jeune personne. Mme Goldschmidt, la belle-mère, venait de rentrer d’une de ses courses à travers Paris, elle reprenait haleine au fond d’un fauteuil.
Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre cette tranquille scène d’intérieur en annonçant qu’un monsieur désirait parler à M. Stieber. L’agent, fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement qu’il n’avait pas le temps de recevoir. Mais, au bout de quelques instants, le domestique revint ; l’étranger insistait absolument pour parler à M. Stieber.
— Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent à sa femme, et tâche de me débarrasser de cet importun.
Mme Stieber se leva pour se diriger vers le petit salon, meublé vulgairement et pauvrement comme les autres pièces de l’hôtel garni. Elle aperçut le visiteur annoncé, qui se promenait de long en large avec tous les signes d’une agitation fébrile.
— C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle avec surprise, en reconnaissant son ancien professeur de français. C’est bien aimable à vous de venir nous voir… Mais qu’avez-vous ?
Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés semblaient serrer quelque objet qu’il tenait caché dans sa main.
— Madame, fit-il, vous avez commis une infamie !