— Une infamie ! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous dire ?

— Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison ! Vous savez fort bien ce dont je veux parler.

— Je vous jure que non.

— Comment ? Vous ne savez pas que mon père est arrêté depuis trois jours ; que, malade et presque mourant, il est au secret ; que je n’ai pas eu l’autorisation de le voir ; que ma mère se désole…

— Mais non, je ne savais rien de tout cela et je le regrette, monsieur Cheraval, dit Mme Stieber d’une voix très douce.

— Allons donc ! vous n’allez pas m’en faire accroire ? C’est votre mouchard de mari qui a dénoncé mon père, qui l’a fait traîner en prison !… Ah ! le misérable !… Lui, qui faisait semblant là-bas d’être mon ami. L’hypocrite ! mais je me vengerai…

L’exaltation du jeune homme augmentait à tel point qu’involontairement Mme Stieber poussa un cri.

Stieber et sa belle-mère accoururent.

En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur lui, et, avançant le bras, il frappa Stieber d’un coup de stylet. Heureusement pour lui, l’agent put parer le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit qu’effleurer l’avant-bras à travers l’étoffe du veston. Néanmoins, quelques gouttelettes de sang teignirent les manchettes. Les deux femmes se jetèrent sur Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune homme, entièrement hors de lui, se défendait comme quatre. Il mordit Mme Stieber au bras gauche, et la belle-mère reçut un coup de poing des plus soignés sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit de la lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des mains de Cheraval et ils le remirent aux sergents de ville.

Dans la même journée, le préfet de police Carlier faisait prendre des nouvelles de « ces victimes d’un attentat socialiste », car on avait grossi jusqu’à ce point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans ses affections de famille.