Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de Berlin annonçait à Stieber qu’une forte gratification lui était allouée pour le courage dont il venait de faire preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir dans la capitale prussienne pour prendre la direction du service de la sûreté.


La nomination de Stieber au poste important destiné à le récompenser de ses exploits à Londres et à Paris avait causé du dépit dans une certaine coterie de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux et jaloux un nouveau venu s’insinuer dans la confiance du souverain, un nouveau co-partageant des faveurs que la main royale dispensait aux élus.

Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna à son collègue une défiance hautaine et blessante. Il le tenait à l’écart de toutes les affaires importantes, de celles qui auraient pu attirer sur lui l’attention et d’autres récompenses du monarque. On l’employait aux choses infimes, à l’exécution des basses œuvres. Mais Stieber avait pour lui sa bonne étoile. Un incident inattendu devait faire briller de nouveau le mérite du jeune policier.

Le public de Berlin applaudissait alors au Schau-Spielhaus (Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les héroïnes au théâtre et les « grandes toquées » à la ville. Parmi les excentricités de Mlle Charlotte de Hagen, il convient de noter en première ligne un mariage rapidement bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von Orven, qui avait offert à la belle son cœur, comme beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui était vide, il avait présenté sa main.

Le premier mois, tout alla bien ; le second, monsieur avait repris ses habitudes de garçon ; le troisième mois, on se jeta les assiettes à la tête ; et le quatrième, monsieur et madame étaient complètement étrangers l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne, mécontente de son premier mariage, ne rêvait qu’une chose, en contracter un second, destiné à la compenser de sa déconvenue.

Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec un chambellan de la cour de S…, déjà sur le retour, mais très bien vu et très influent parmi cette coterie, qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec un dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître, blessait profondément son amour-propre.

Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était décidé à passer par tout ce que voudrait son Égérie, pussent convoler, il fallait rompre le mariage no 1 et faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, no 2. La loi ne permettait de prononcer ce divorce que si le mari s’était rendu coupable de graves sévices, ou en cas « d’habitudes de débauche et d’adultère dûment constaté ».

Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue chez son beau-père, l’ex-acteur ; sachant quels étaient ses désirs, il lui offrit son concours, à la condition que le chambellan de S… le garantirait contre tous les désagréments pouvant résulter de la petite mission extra-officielle qu’il allait remplir.

Ce que Stieber avait prévu arriva.