Non seulement le chambellan lui donna l’assurance qu’il pourrait agir à sa guise avec l’autorisation et l’approbation de ses chefs, mais, en cas de réussite, il lui promit sa protection toute-puissante.

C’était tout ce que le policier demandait.

Aussitôt il se mit en campagne.

M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le jour de gains au jeu, d’emprunts, avec les hauts et les bas qui dans tous les pays caractérisent la grande bohème aussi bien que la petite. Il devait certainement avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une, cela n’aurait guère avancé les affaires de la tragédienne, il fallait un scandale public, éclatant. C’est ce scandale qu’il s’agissait de préparer.

Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui, dans la dévote capitale du piétisme allemand, un certain nombre de ces matrones qui n’ont absolument rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles qu’une pruderie surannée élève encore entre des vieillards cossus, pleins de sentiments, et des jeunes créatures peu cruelles de caractère.

Parmi ces « faiseuses d’occasions » (gelegenheitsmacherinnen), la plus active, la plus renommée, pour l’étendue et la variété de son répertoire, la plus connue pour sa complaisance et l’aménité de ses relations, était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était dans la rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux pas des « Tilleuls », que cette prêtresse de la Vénus tarifée avait dressé ses autels. Une maison d’apparence honnête, très discrète et pas compromettante pour deux pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur, les conseillers auliques ou intimes, que l’appât des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait, avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant aux « honnêtes » dames et demoiselles qui arrivaient là, le voile sur les yeux et un peu frissonnantes, elles auraient pu répondre hardiment à l’indiscret, qu’elles allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie le tableau changeait d’aspect. On pénétrait dans un grand salon tendu de tapis persans, du tissu le plus moelleux et assez épais pour étouffer tous les chants, tous les cris, tous les évohés d’une orgie. Le parquet était couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des montagnes ; de peaux de tigre et de panthère, constellées de mille taches. Tout autour de la pièce régnaient des divans de velours sombre, larges comme des lits, et dont la vue seule invitait à la posture horizontale. Le plafond, assez grossièrement peint, représentait une série de scènes galantes empruntées au Décaméron. Des lustres de cristal garnis de bougies bleues et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau de Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur et son parfum dans ce boudoir oriental. Quant aux autres chambres du second et du troisième étage, qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient toutes et contenaient ce qu’il faut pour être confortablement heureux — pendant quelques instants ou pendant toute une nuit.

La « clientèle » de la Krause était des plus distinguées ; nulle part on n’avait plus belle occasion d’étudier sur le nu (c’est le cas de le dire) l’aristocratie, la haute finance, les grands fonctionnaires, ce que l’auteur d’un livre récent a appelé « la société de Berlin ». L’armée, représentée par les officiers de la garde les plus huppés, les plus pommadés et les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la cour, solennels et vicieux vieillards, et les diplomates convaincus qu’en pays étranger il faut avant tout faire des études de mœurs, connaître et approfondir la femme.

La situation prospère de cette maison avait une raison d’être particulière. Tandis que les autres lieux de délices similaires ne pouvaient offrir à leurs visiteurs que des bacchantes du commun, et que la rencontre d’un « rat » du corps de ballet ou d’une actrice de province en rupture d’engagement passait pour le non plus ultra d’une aventure, chez la Krause, au contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur le trottoir, mais parmi les « femmes honnêtes »[12], dans les rangs de la bourgeoisie et même quelquefois plus haut. Mme Krause possédait un certain petit carnet relié en maroquin vert, véritable Almanach Gotha de la galanterie.

[12] L’expression est de Stieber lui-même.

Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer dans son salon oriental tous ces oiseaux rares ? C’était son secret professionnel. On raconte seulement que, grâce à des relations nombreuses et efficaces dans le corps médical, l’hôtesse de la Dorotheen-Strasse était au courant de tous les cas de grande fougue amoureuse que les Esculapes berlinois étaient appelés à traiter. Munie de ces précieuses adresses, l’excellente dame était assez maligne pour faire savoir à ces intéressantes agitées où elles trouveraient un prompt soulagement, grâce au concours de partenaires qui ne craignaient point de faire, à défaut de maris timorés ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique à sa « proie » quand elle s’y est « tout entière attachée ».