En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait les « lionnes pauvres », femmes de fonctionnaires ; les coquettes de la petite aristocratie sans le sou, qui ne pouvaient se passer de toilettes ; il y avait enfin les dépravées et les curieuses, qui, étroitement surveillées, trop connues pour se risquer dans les restaurants ou les hôtels garnis, ne trouvaient guère que dans la discrète Dorotheen-Strasse à satisfaire leurs goûts pervertis.

La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui avait mis une fois le pied chez elle devait renoncer à la vertu pour toujours, quand même le caprice ou le remords auraient poussé la pécheresse à imiter Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se refusait par hasard à accepter un autre rendez-vous « arrangé » par la Krause, l’aimable matrone menaçait de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes voulurent payer d’audace et parlèrent avec défi des « preuves » à fournir. La Krause s’était bornée à sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son griffon « Arlequin », une photographie où la coupable était portraiturée traits pour traits dans un costume et dans une posture qui ne permettaient aucun doute sur le genre d’occupation qui avait motivé sa présence dans la rue Dorothée. L’opération avait été faite dans un moment où la belle ne songeait certes pas à la récente invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le scandale.

La police s’était à différentes reprises occupée de Mme Krause, qui avait été frappée de fortes amendes ; et tout dernièrement elle avait subi une condamnation à plusieurs mois de prison pour proxénétisme, mais elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse étoile ou quelque autre astre plus terrestre et très puissant semblait la protéger. Jusqu’à présent elle n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul « schutzmann » ne s’était présenté pour la conduire à la maison encore plus hospitalière que la sienne du Molkenmarkt[13].

[13] Le Dépôt.

Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la bonne dame, quand le nouveau directeur de la sûreté l’ayant fait appeler dans son cabinet, elle entendit ce fonctionnaire lui dire très tranquillement :

— Vous savez que je vous garde, et si vos amendes ne sont pas payées dans les quarante-huit heures, nous vendrons à l’encan vos beaux meubles et vos superbes tapis de la rue Dorothée.

Mme Krause se mit à pousser des cris d’orfraie, jurant qu’elle avait été condamnée injustement, qu’elle était la plus digne et la plus innocente des femmes, qu’on la ruinait.

— Mon bon commissaire, mon doux monsieur, criait-elle, dites, que faut-il faire pour vous fléchir ?… Que voulez-vous ? ajouta-t-elle à voix basse, et elle exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux dont elle tira une bank-note.

— Tenez, voulez-vous vous charger de remettre ces cinquante thalers aux pauvres… je ne vous en demanderai pas de reçu… Mon bon monsieur le commissaire, vous les donnerez quand et à qui vous voudrez… faut-il encore en mettre cinquante, demanda-t-elle en poussant un gros soupir… Je ne suis pas riche, mais pour faire le bien, je me saignerais à blanc… et que personne n’en sache rien ! Cela restera entre vous et moi, mon bon commissaire.

Stieber fit de la main un geste de refus.