A l’entrée de la rue Dorothée et de la rue Frédéric, des moellons et des pavés étaient restés entassés jusqu’à hauteur du premier étage. Des matelas éventrés, des meubles brisés, tous les accessoires de ces forteresses de la rue, gisaient pêle-mêle ; et, devant ces ruines et ces débris, des individus de mauvaise mine, débraillés, a la barbe inculte, montaient la garde, armés de vieux fusils à pierre provenant du pillage de l’arsenal.
Si les fiacres et les voitures de maître étaient rares, en revanche les fourgons des pompes funèbres se succédaient presque sans interruption, cahotant vers leur dernière demeure les combattants morts à la suite des blessures reçues en défendant ces mêmes barricades. De temps en temps aussi, un remous se produisait au milieu de la foule, et chacun se rangeait pour livrer passage à quelque groupe d’étudiants en grande tenue universitaire, rapière au vent, ou à quelque délégation ouvrière précédée d’un homme à cheval, tenant déployé le drapeau rouge, noir et or, emblème de la Révolution, longtemps proscrit par les édits de la Diète et de la « Commission de répression contre les démagogues », et qui, pour cela même, était devenu le signe de ralliement de tous les Allemands qui conspiraient pour l’affranchissement de leur patrie.
L’étendard aux trois couleurs était chaque fois salué par des hoch prolongés, par des vivats retentissants, par des acclamations sans fin auxquelles se mêlaient les plaintes des femmes et des enfants écrasés, étouffés dans la cohue, et les coups de fusil tirés en l’air.
Le temps était sec et froid. Un pâle soleil agonisait dans un ciel livide.
Évidemment la foule attendait un événement prévu et annoncé ; et comme cet événement se faisait attendre, elle s’impatientait d’une façon visible, au fur et à mesure que l’après-midi déclinait.
Divers moyens avaient cependant été essayés pour tuer le temps : on avait d’abord hurlé en chœur des hymnes patriotiques ; quelques locataires des belles et opulentes maisons situées près de la porte de Potsdam s’étant aventurés sur leurs balcons pour regarder le spectacle, de vigoureux pereat, accompagnés de coups de pierre, avaient forcé ces « aristocrates » à rentrer précipitamment dans leurs demeures et à s’y calfeutrer avec soin. Puis les Louis, — qui déjà à cette époque étaient les Alphonses de Berlin, — s’étaient amusés à enfoncer impitoyablement jusque sur la nuque tout chapeau à haute forme qui passait à portée de leurs poings. Quelques pickpockets surpris la main dans le sac avaient été roués de coups et remis à moitié morts entre les mains de la garde bourgeoise, qui formait à elle seule, pour le moment, la police et la garnison de la capitale.
Mais ces divers incidents ne suffisaient pas à calmer l’impatience de la foule. Elle s’agglomérait maintenant d’un air menaçant autour du palais du roi, dont le silence contrastait avec l’animation bruyante de la place.
Au coin de la rue Frédéric, deux hommes se tenant comme à l’écart, mais curieux cependant de voir ce qui allait se passer, causaient, les yeux fixés sur la grille de la demeure royale.
— Vous verrez qu’il n’osera pas, disait le plus jeune, confortablement vêtu et coiffé d’un chapeau de feutre aux larges bords, — d’un « calabrais », comme on les appelait, — il n’osera pas ; au dernier moment, le cœur lui manquera !
— J’ai lieu de croire que vous vous trompez, répondit l’autre. Le bourgmestre a annoncé hier officiellement, à la séance du conseil municipal, que le roi Frédéric-Guillaume IV parcourrait aujourd’hui même la capitale, entouré des princes de sa famille, sans autre escorte qu’un détachement de la garde bourgeoise et un groupe d’étudiants… Cette petite promenade théâtrale et romanesque ne doit d’ailleurs pas répugner à Sa Majesté, qui a, vous le savez, beaucoup de goût pour les exhibitions de ce genre.