— Vous verrez, reprit avec obstination l’homme au « calabrais », que Sa Majesté très prudente reculera au dernier moment.
— Vous n’ignorez pas, mon cher, que Sa Majesté sait toujours où puiser du courage.
Et l’interlocuteur de Schœffel, — c’était le nom de l’homme au chapeau calabrais, — fit le geste de porter à ses lèvres le goulot d’une bouteille. Puis il ajouta :
— Mais vous êtes méfiant. Je le comprends. La prison n’est pas précisément l’école où s’apprennent la confiance et l’optimisme. Pauvre Schœffel ! Combien de temps avez-vous passé dans ces maudites casemates ?
— Près de trois ans. J’ai été arrêté en avril 1845, et mis en liberté il y a huit jours. Je suis arrivé à Berlin ce matin. Dans cette ville, que j’avais connue si placide, si résignée, si platement soumise, et que je trouve maintenant en pleine ébullition révolutionnaire, je ne savais à qui m’adresser, quand ma bonne étoile vous a mis sur mon chemin, mon cher Goldschmidt.
Schœffel pressa la main de son ami.
Celui-ci était un homme d’une cinquantaine d’années environ, de haute stature, à la figure empourprée et à la barbe grisonnante, étalée en éventail. Ses vêtements dénotaient un certain bien-être et avaient cette ampleur et cette coupe commodes qu’affectionnent les artistes. Un large pantalon de drap, une veste de velours boutonnée jusqu’au cou, un gros foulard rouge et un chapeau de feutre orné d’une cocarde complétaient son accoutrement.
Goldschmidt hochait la tête :
— Trois ans de forteresse pour un brave homme comme vous, c’est dur ! Mais vous n’avez pas été le seul à souffrir, et, Dieu merci, les temps vont changer. Au fait, de quoi vous a-t-on accusé ?
— Oh ! j’ai été victime d’une machination lâche et odieuse, fit Schœffel d’une voix sombre. Si jamais je retrouve le traître, malheur à lui ! Je pourrais oublier tout ce que j’ai souffert, je puis pardonner à tout le monde, mais à celui-là, jamais, jamais !