L’exaltation de l’ex-prisonnier allait en augmentant. Goldschmidt s’efforçait de le calmer, quand des clameurs plus fortes et un reflux violent de la foule attirèrent l’attention des deux amis. Goldschmidt se dressa sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les têtes ce qui se passait.

— Hé ! s’écria-t-il en se penchant vers son compagnon, Je vous disais bien qu’il viendrait !…

Les clameurs, confuses d’abord, prirent tout à coup un accroissement prodigieux. On entendait distinctement les cris répétés de : « Vive la Constitution ! Vive la liberté ! Vive la Patrie ! A bas l’armée ! Dehors la police ! »

Ces exclamations éclataient comme des bombes tout autour du roi Frédéric-Guillaume IV, qui s’était enfin décidé à franchir le portail extérieur du Grand-Château.

Il s’avançait à cheval, le long de Unter den Linden, précédé d’un peloton de la garde bourgeoise en costume civil, la cocarde au chapeau, le sabre passé autour des reins et la carabine en bandoulière. Sur les redingotes noires, la buffleterie faisait deux rayures blanches. On reconnaissait les officiers à leur grand chapeau à plumes et à leur écharpe noire, rouge et or. Immédiatement derrière le roi venaient le prince Charles, le prince Adalbert, le général de Radowitz, ami intime et confident de Sa Majesté, et quelques autres personnages, « seigneurs sans importance. »

Les cris du peuple effrayaient les chevaux, qui reculaient l’un sur l’autre. La retraite de l’armée hors de la ville avait pu faire cesser le combat ; mais ni la capitulation du gouvernement, ni la fameuse proclamation adressée par Frédéric-Guillaume à ses « chers Berlinois » n’avaient pu ramener à Sa Majesté l’affection de ses sujets. Pas un : Vive le roi ! pas une acclamation ne se faisait entendre.

Gros, court, trapu, sanguin, ressemblant à un fermier de Poméranie affublé d’un costume de général et juché sur une bête de labour, la figure bouffie et vulgaire, le nez rouge, la taille légèrement courbée, les yeux obstinément fixés sur l’encolure de son cheval, Frédéric-Guillaume paraissait sourd aux cris populaires et aux rumeurs hostiles qui grondaient sur son passage. Impassible comme un automate, on eût dit que son esprit était ailleurs. A quoi pouvait-il bien songer ? Certes, ce n’était ni à son trône, ni à l’avenir du royaume, mais peut-être au menu du lendemain. En tout cas, il avait trouvé un moyen de s’isoler et de se soustraire par la pensée à la désagréable et pénible corvée que lui avait imposée le nouveau cabinet.

Ses oncles et ses frères, qui l’entouraient, partageaient son indolente apathie. Quant au prince Charles, fidèle à ses habitudes invétérées, il cherchait du coin de l’œil, au milieu de la cohue, les plus jolis minois, avec l’intention évidente de nouer au vol quelque liaison facile. Les jeunes filles le regardaient en riant, en se poussant du coude.

Des deux côtés du cortège royal, les étudiants, en culottes collantes, en bottes à l’écuyère, la petite casquette sans visière, rouge ou bleue, inclinée sur l’oreille, formaient la haie ; ils tenaient à la main d’énormes rapières, qu’ils portaient toutes droites comme des cierges de procession. Un nouveau détachement de garde bourgeoise fermait la marche.

Le roi, avec sa suite, était arrivé au coin de la rue Frédéric, à la hauteur du restaurant Hiller, presque à l’endroit où nos deux amis avaient échangé le court colloque que nous venons de rapporter.