Deux incidents signalèrent à ce moment le passage de Frédéric-Guillaume et de son entourage.

Sur un des escaliers situés en face du restaurant parut tout à coup une femme d’une trentaine d’années, fort belle, d’une figure étrange ; drapée dans un grand châle des Indes qui la recouvrait tout entière, elle poussa un : Vive le roi ! d’une voix remarquablement mélodieuse, et, en même temps, un énorme bouquet de violettes, de muguets et d’autres fleurs printanières tomba aux pieds du cheval que montait Frédéric-Guillaume.

— Tiens, fit Goldschmidt, voici la Naura du Grand-Opéra qui donne sa représentation en ville. Demain, on parlera d’elle dans tout Berlin, les journaux rapporteront son accès de « loyalisme » ; je parie qu’elle n’en demande pas davantage.

La démonstration de la chanteuse frappa d’abord la foule d’un étonnement mêlé de colère. Comme lors du retour de Louis XVI, après sa fuite à Varennes, il y avait un accord tacite de n’insulter ni acclamer le monarque ; mais quand on reconnut l’artiste célèbre, la première étoile de la scène lyrique de Berlin, les sourds grognements de la foule se changèrent en rires. Au lieu de se fâcher, on applaudit ironiquement, en criant comme au théâtre : « Bravo ! bravissimo ! »

Le roi paraissait très contrarié de la tournure ridicule qu’avait prise cette unique tentative de démonstration monarchique ; il semblait d’autant plus vexé qu’il avait tout d’abord relevé la tête et regardé d’un air ravi l’apparition de cette ardente royaliste, tandis que le prince Charles clignait en grimaçant ses petits yeux battus et fatigués.

Mais on eut à peine le temps de s’apercevoir de cet incident héroïco-comique : un second incident détourna aussitôt l’attention de la malencontreuse cantatrice et de son bouquet.

Une bande de cinquante à soixante individus, habillés comme l’étaient alors les ouvriers, déboucha de la rue Frédéric, en chantant un hymne improvisé dans ces jours de tourmente, sur l’air de la Marseillaise. A la tête de cette petite troupe marchait un jeune homme à cheval. Il était de taille moyenne, et sa figure en lame de couteau, ses regards fuyants et louches étaient peu en harmonie avec le rôle de Masaniello équestre qu’il jouait au milieu des prolétaires insurgés.

Son vêtement de drap grisâtre était de coupe assez soignée ; il portait un chapeau à haute forme orné de l’inévitable cocarde rouge, noire et or ; et tandis que, de la main droite, il se cramponnait de toutes ses forces à la crinière de son cheval, il agitait de l’autre main un large drapeau tricolore dont la longue hampe touchait terre.

A la vue du cortège royal, la bande interrompit son chant pour pousser à tue-tête les cris de : « Vive la liberté ! Vive la Constitution ! A bas la troupe ! »

L’homme au drapeau se démenait le plus de tous et paraissait le plus enragé ; sa voix aiguë et sifflante dominait les clameurs rauques de son entourage.