Dès qu’il avait aperçu le cavalier, Goldschmidt s’était mis également à crier comme un forcené ; sa figure, de rouge, avait passé au violet ; il accompagnait ses exclamations de divers signes d’intelligence et d’amitié adressés à l’individu au drapeau, qu’il semblait connaître et dont il s’efforçait d’attirer l’attention.
Goldschmidt avait été tellement absorbé par son manège, qu’il ne s’était pas aperçu que le compagnon avec qui il causait était subitement devenu pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.
Ce ne fut que lorsque Schœffel, à demi défaillant, s’appuya sur le bras de son ami, que Goldschmidt interrompit ses cris et ses signes, et se retournant :
— Mon Dieu ! qu’avez-vous donc ?… Voyons, dit-il à Schœffel, vous allez vous trouver mal… Mais à qui en voulez-vous ?
Schœffel s’était déjà redressé comme un homme mordu par un reptile. De la défaillance il venait de passer à la colère la plus violente. Tout son sang lui était monté à la tête ; ses traits s’étaient contractés, son corps tremblait de frissons ; il leva sa canne d’une main crispée, et il allait s’élancer sur l’homme au drapeau quand celui-ci, arrivé presque à côté du roi, régla audacieusement l’allure de son cheval sur celle du souverain ; puis, se penchant à son oreille, lui dit à mi-voix :
— Sire, ne craignez rien ; nous sommes des fidèles, nous venons vous protéger.
Le roi, le prince-Adalbert, le général de Radowitz, avaient vu le geste de menace de l’ex-prisonnier, et tous crurent qu’on voulait attenter à la vie du monarque.
La figure hagarde de Schœffel, son bâton qu’il brandissait comme une arme, autorisaient cette supposition. Goldschmidt s’efforçait vainement de le calmer et de le retenir. « Laissez-moi ! Laissez-moi ! criait l’ex-prisonnier… Le voilà, le traître, l’espion qui m’a vendu ! Laissez-moi me venger ! »
Il allait s’échapper des bras robustes de son compagnon à bout de forces, quand l’homme au drapeau fit cabrer son cheval et força Schœffel, qui le touchait presque, à se jeter en arrière. Puis, relevant brusquement la hampe de son drapeau, il fit sauter en l’air la canne de Schœffel. Un des ouvriers qui était de la bande s’en empara. En même temps cinq ou six individus dirigés par l’homme au drapeau entourèrent l’ex-prisonnier et son ami de façon à les isoler complètement.
Le cortège royal disparut au grand trot sous la porte de Brandebourg.