M. de Hinkeldey était surtout « visé » par les « féodaux ». On savait qu’il conférait tous les jours avec le roi, soit dans le petit salon tendu de damas jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au château de Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait de beaucoup le séjour à celui de la capitale. Sa Majesté se faisait raconter par le menu les petits scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les aventures croustillantes dont la police était appelée à s’occuper. Le roi, qui méritait de plus en plus le sobriquet de « Fritz-Champagne », que le peuple lui avait donné, était toujours de fort belle humeur quand M. de Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes et d’indiscrétions piquantes. Tout en écoutant le grand chef de la police, Frédéric-Guillaume prenait du thé, mais un thé fortement étendu de rhum de la Jamaïque et « d’arrac » ; et, à chaque historiette qui lui était contée, sa belle humeur augmentait ; il lâchait des mots de plus en plus risqués, il se livrait à des éclats de rire qui ébranlaient les murs du palais. Parfois ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le comportaient des accès de gaieté chez un homme tout à fait sain d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet et des contorsions qui pouvaient faire prévoir déjà alors quelque fâcheuse catastrophe.

IV

M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi. — Le ministère Manteuffel et la coterie réactionnaire. — Goût du roi pour les histoires piquantes. — Petites manœuvres de l’Autriche à Francfort. — Où M. de Bismarck commence à se faire connaître. — La Prusse veut prendre sa revanche d’Olmütz. — M. et Mme de Bismarck. — Le représentant de la Prusse enseigne la politesse au représentant de l’Autriche. — La police de M. de Bismarck et celle de M. Prokesch-Osten. — Comment M. de Bismarck s’empara de la correspondance de M. Prokesch-Osten. — Le peu de popularité du représentant de la Prusse à Francfort. — Vol de dépêches commis par le lieutenant Teschen. — Teschen à la solde de l’ambassadeur de France. — Entrevue de Teschen avec M. Rothan. — Le roi de Prusse sur le Rhin. — Un secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans une armoire. — Le mystérieux « prince d’Arménie ». — L’agent secret Hassenkrug à Mazas. — Opinion de Stieber sur le « prince d’Arménie ».

Après l’entente d’Olmütz, en 1851, l’ancienne Confédération germanique fut rétablie conformément aux traités de 1815.

Les affaires fédérales, qui, selon la tradition populaire, devaient être discutées et résolues dans un Parlement élu, étaient portées devant le Bundesrath (Conseil fédéral ou Diète), siégeant à Francfort et composé de représentants diplomatiques désignés par la cour de chaque État.

Les petites principautés minuscules étaient réunies en groupes, formés de cinq ou six de ces États difficiles à percevoir sans verre grossissant.

L’Autriche s’était réservé la présidence du Conseil fédéral et elle employait toutes les ressources imaginables pour tenir la majorité dans sa main.

Le cabinet de Vienne profitait de ses relations, souvent fort intimes, avec les gouvernements des petits États pour faire nommer ambassadeurs à la Diète des gentillâtres dont les cadets, selon l’ancienne coutume, servaient dans l’armée autrichienne. Ces jeunes officiers étaient considérés comme des otages, ils répondaient des bons sentiments et des votes de leurs pères ou oncles ; l’avancement et toutes les faveurs dont les débutants dans la carrière militaire sont si friands, dépendaient de l’attitude de leurs ascendants au Bundesrath.

Les résultats de cette politique étaient fort appréciables et la Prusse avait beaucoup de peine à combattre et à contrebalancer l’influence autrichienne.

Or, l’ambassadeur de Prusse chargé de lutter contre la politique de Vienne n’était autre qu’un gentilhomme de Poméranie, qui s’était fait remarquer à la Chambre des députés de Berlin par la fougue réactionnaire de ses discours et quelques mots très mordants à l’adresse des démocrates[15].