[15] Voici une des nombreuses anecdotes attribuées à M. de Bismarck à l’époque dont nous parlons (1849). Il siégeait dans une commission avec un des principaux orateurs de l’extrême gauche, connu par sa petite taille, M. d’Ester. Un jour, le démocrate ayant fortement déjeuné proposa à M. de Bismarck un échange de promesses portant que, si l’un ou l’autre parti, les féodaux ou les radicaux, arrivait au pouvoir, les deux contractants se garantissaient la vie sauve. — « Non, mon petit d’Ester, répondit le futur chancelier, si jamais vos amis arrivent au pouvoir, il ne vaudra plus la peine pour moi de vivre ; si mes amis y arrivent, nous vous pendrons ; — mais soyez tranquille, nous serons polis… jusqu’au nœud coulant ! »
M. Otto de Bismarck-Schœnhausen était parti pour Francfort avec la volonté bien arrêtée de battre en brèche l’Autriche, de prendre en détail — en attendant le moment où il la prendrait en grand — la revanche pour les humiliations subies par la Prusse à Olmütz.
L’humeur batailleuse du représentant prussien se manifestait dans toutes les occasions. Dès les premières séances de la Diète, il se posa très carrément en adversaire systématique du cabinet de Vienne, et il groupa dans sa villa de la Bokenheimer-Strasse tous les éléments susceptibles d’être entraînés dans un mouvement hostile à l’Autriche.
Ces soirées de la Bokenheimer-Strasse ne tardèrent pas à devenir célèbres dans les fastes de Francfort. L’intérieur de la villa, le service, un domestique assez nombreux et vêtu de livrées somptueuses, tout cela avait fort grand air ; dans les salons, au contraire, on affectait la simplicité et la cordialité, telles qu’on les célèbre dans les vieux bouquins et dans les antiques « lieder » germaniques.
Mme de Bismarck faisait les honneurs de la maison comme une bonne mère de famille allemande. Quant au « maître », il simulait toujours une gaieté sans nuages, ou une hilarité qu’il s’efforçait, souvent sans résultat, de communiquer à ses hôtes. Le buffet était abondamment pourvu, les tables de whist ou de bouillotte attendaient les amateurs.
Le premier ambassadeur autrichien, M. le comte de Thun, faisait encore assez bon ménage avec son partenaire prussien. M. de Bismarck avait, dès le début, mis son président au pas. La diplomatie autrichienne n’affectait de hauteur aristocratique que dans ses notes, elle avait des habitudes familières et même débraillées dans ses rapports avec les représentants d’États moins considérables.
C’est ainsi que, peu de temps après son arrivée à Francfort, M. de Bismarck crut devoir faire une visite au comte de Thun, président de la Diète.
C’était, il faut le dire, en plein été, par un après-midi très chaud.
Le visiteur fut introduit dans un cabinet où il trouva le comte travaillant en manches de chemise. Sans interrompre sa besogne, M. de Thun indique un siège à son collègue. Au bout de quelques instants, lorsqu’il lève le nez de dessus ses papiers, M. de Thun pousse une exclamation de surprise.
M. de Bismarck avait ôté sa redingote et son gilet ; son buste de cuirassier n’était plus recouvert que par un simple plastron de toile.