— Votre Excellence a bien raison, fit en véritable pince-sans-rire M. de Bismarck ; il fait si chaud, vous voyez, j’ai suivi votre exemple.
Le comte de Thun était un homme d’esprit : il prit la chose du bon côté, en rit, et depuis, malgré les dissentiments politiques, ses relations avec M. de Bismarck furent supportables.
Il n’en fut pas de même avec le comte de Prokesch-Osten, qui succéda à M. de Thun.
Le nouveau représentant de l’Autriche était d’un caractère acariâtre, d’allures cassantes ; de plus, il arrivait de Constantinople, où il avait rempli les hautes fonctions « d’internonce » (ambassadeur), et où l’influence autrichienne était alors considérable.
M. de Prokesch-Osten, que l’on a pu revoir plus tard à Paris, où il se reposait sur ses lauriers, était un diplomate de l’école de Talleyrand et de Fouché, se servant indistinctement de tous les moyens et de tous les individus quand il s’agissait d’obtenir un résultat convoité.
Ennemi de la Prusse, il enrégimentait tous ceux qui avaient des griefs contre la cour de Berlin. On avait déjà signalé ses accointances avec des démocrates du plus beau rouge, des chefs de corps francs, des orateurs de l’Assemblée nationale de 1848. Ce représentant des sabreurs et des jésuites — qui régnaient alors à Vienne — devenait l’allié des proscrits, des Hecker et des Struve, lorsqu’il s’agissait de battre la Prusse en brèche.
M. de Bismarck aurait donné beaucoup pour convaincre son adversaire de liaisons démagogiques et démontrer de la sorte quel fonds on pouvait faire sur la politique du cabinet autrichien, ultra-réactionnaire et cléricale à Vienne, révolutionnaire à Francfort.
Pour prouver cette duplicité et en tirer parti, il aurait fallu prendre M. de Prokesch-Osten sur le fait et avoir quelques-unes de ces preuves écrites et accablantes qui défient les démentis et les protestations.
Chacun des deux ambassadeurs avait naturellement sa petite police qui surveillait l’autre, et il n’entrait aucun personnage politique chez M. de Prokesch-Osten sans qu’aussitôt M. de Bismarck en fût informé, et réciproquement ; cependant, les informations recueillies par l’envoyé prussien étaient plus nombreuses, plus exactes, plus précises que celles du représentant viennois. C’est ainsi que M. de Bismarck apprit que, deux fois par semaine, le soir, M. de Prokesch-Osten s’enfermait dans son cabinet de travail avec un écrivain très démocrate jadis, gagné à l’Autriche, et que le diplomate et le journaliste rédigeaient ensemble des articles dirigés contre la Prusse, articles que l’écrivain en question écoulait ensuite dans des feuilles de nuance écarlate du sud de l’Allemagne et de la Suisse.
L’ambassadeur autrichien avait coutume de rédiger à l’avance les brouillons de ces articles, et, en attendant la prochaine conférence avec son collaborateur, il les enfermait dans le tiroir d’un secrétaire à cylindre, dans un grand salon qui lui servait aussi de cabinet de travail. Cette pièce était encombrée de meubles curieux que le diplomate avait rapportés de ses voyages en Orient, de bibelots de prix, d’objets d’art, pour la plupart des cadeaux de souverains. M. de Prokesch-Osten était un amateur, et, comme beaucoup de ses pareils, s’il ne résistait pas à l’attrait d’acheter, même fort cher, un objet qui lui plaisait, il ne pouvait se défendre du plaisir de réaliser un gros profit sur tout bibelot qui avait cessé de lui plaire.