Quand il voulait se défaire d’un objet, il s’adressait à un marchand d’antiquités très habile de la Zeil[16], qui était en relation avec beaucoup de collectionneurs et qui, bien entendu, touchait un honnête courtage sur tous les marchés conclus par son entremise.
[16] Principale rue de Francfort.
Or, un jour, l’ambassadeur autrichien vit arriver un individu à tournure de Yankee, avec une longue barbe fauve, la figure colorée par le soleil et le whisky, des bagues plein les doigts et parlant le jargon anglo-allemand le plus grotesque.
Le visiteur exotique présenta une carte de maître Samuel Gelbschnabel, l’antiquaire de la Zeil, et manifesta le désir de voir un meuble à incrustations, rapporté de Constantinople, que l’Excellence désirait vendre. L’Américain parut émerveillé, on s’entendit facilement sur le prix. Le Yankee paya immédiatement, en ajoutant qu’il ferait enlever le meuble le lendemain. M. de Prokesch-Osten répondit qu’il était forcé de quitter Francfort pour trois jours, mais qu’il laisserait des ordres à son majordome.
Le lendemain, en effet, M. de Prokesch-Osten était parti ; deux vigoureux commissionnaires se présentèrent de la part de l’Américain pour enlever le secrétaire acheté la veille. Le majordome les conduisit dans le salon, mais quelle fut sa surprise lorsqu’il les vit charger sur leurs épaules, non pas le précieux meuble oriental, mais le vulgaire secrétaire à cylindre.
— Vous vous trompez, braves gens, leur dit-il, ce n’est pas là le meuble que vous devez emporter, c’est celui-là.
Et il désigna du doigt l’objet acheté la veille.
Mais les commissionnaires insistèrent ; ils déclarèrent être sûrs de leur affaire ; on leur avait décrit le meuble très exactement ; aucune erreur n’était possible et ils ne tenaient pas à mécontenter un client généreux, qui leur avait donné un bon pourboire. Sous ce rapport, ils pouvaient avoir raison ; ils semblaient pris de vin et disposés à faire du vacarme, si on les contrariait. Pour éviter tout tumulte, le majordome les laissa faire, persuadé qu’il les verrait revenir au bout d’une heure pour réparer leur erreur…
Mais les commissionnaires ne revinrent pas, et lorsqu’à son retour M. de Prokesch-Osten, très perplexe au sujet de cette substitution, envoya aux renseignements, il apprit que l’Américain était parti le jour même où l’achat avait été conclu, en donnant l’ordre de faire envoyer ses bagages à Berlin.
Or, le Yankee n’était autre qu’un des collaborateurs les plus assidus de Stieber, un agent nommé Bormann, expédié de Berlin sur la demande de M. de Bismarck. Les deux commissionnaires simulant l’ivresse étaient aussi deux détectives, et, une fois maîtres du meuble, ils l’avaient porté à la villa de la Bockenheimer-Strasse.