La voiture s’arrêta sur la grand’route.

M. de Hinkeldey, le général et le pasteur suivirent pendant quelque temps la chaussée durcie par la gelée ; puis ils coupèrent à travers champs, dans la direction d’un petit bouquet de bois. La neige tombée la veille s’était solidifiée, elle brillait de mille paillettes et craquait comme du verre sous leurs pas. Après cinq minutes de marche, ces messieurs aperçurent le comte de Rochow qui les attendait en fumant son cigare. Il était accompagné d’un parent qui devait lui servir de second.

Les adversaires se saluèrent avec froideur. Les seconds tirèrent les pistolets au sort, puis placèrent M. de Hinkeldey et M. de Rochow l’un en face de l’autre, à cinquante pas.

Au signal donné, les deux coups partirent en même temps.

Mais quand la fumée se fut dissipée, on ne vit plus que M. de Rochow debout.

Son adversaire gisait sur la neige, comme une masse inerte ; un flot de sang sortait de sa bouche.

Le pasteur et le général s’élancèrent vers M. de Hinkeldey. Ils ne relevèrent qu’un cadavre. Le cœur avait cessé de battre. La mort avait été instantanée.

Tandis que M. de Rochow et son second s’éloignaient tranquillement et regagnaient l’équipage qui les avait amenés, le général de Münchhausen contemplait le corps inanimé de son ami avec toute l’attention, tout le recueillement qu’il convenait de consacrer non seulement à un homme mort, mais à un système politique qui s’écroulait.

Le pasteur s’était agenouillé et priait.

Dans la soirée, la nouvelle de la catastrophe se répandit dans la ville. On l’accueillit avec des sentiments très divers. Certes M. de Hinkeldey était détesté de la plus grande partie de la population ; ses procédés terroristes, ses mesures arbitraires, qui pesaient lourdement sur chacun, ne lui avaient pas créé des amis. Il semblait que l’on était plus à l’aise, qu’on respirait, depuis que le fatal coup de pistolet avait retenti dans la plaine de la « Hasenheide ». Pourtant il n’y eut aucune explosion de joie, aucune démonstration malséante ; au contraire, on vit avec surprise le vent de la faveur populaire changer de direction. Maintenant que le policier était mort, on se prononçait en sa faveur et contre son meurtrier. La Gazette nationale, organe des libéraux, écrivait que M. de Hinkeldey n’avait pas un ennemi dans le peuple.