Si, en réalité, M. de Hinkeldey n’était guère aimé par les Berlinois, on détestait et l’on redoutait bien davantage le parti petit mais puissant auquel appartenait son adversaire, le « parti féodal », le clan des hobereaux, pour qui, selon l’expression du prince de Windischgraetz, « tous les hommes qui n’étaient pas pour le moins barons ne comptaient pas. » Tout récemment, M. de Hinkeldey avait été violemment pris à partie par l’organe féodal par excellence, la Gazette de la Croix, et le public, qui avait suivi cette polémique avec beaucoup d’intérêt, croyait que le duel était une suite toute naturelle de ces attaques ; et puisque le représentant des féodaux était sorti vainqueur de la lutte, son parti ne devait pas tarder à recueillir les fruits de la victoire. Or, réaction pour réaction, on préférait encore aux traditions des Junker, qui ramèneraient l’ancien régime, le système bureaucratique et pseudo-constitutionnel auquel se rattachait le chef de la police.
Quand on sut que M. de Hinkeldey, qui n’avait pour toutes ressources que les appointements de sa place, laissait sa famille dans une situation financière fâcheuse, une souscription s’ouvrit immédiatement à la Bourse ; en quelques heures elle produisit plus de cinquante mille francs.
Quelle animation offrait alors la Bourse de Berlin ! Une foule fiévreuse s’agitait à l’intérieur et autour de l’édifice, un public affolé se ruait à l’assaut de la spéculation et de la richesse. L’agiotage avait mis toutes les têtes à l’envers. En quelques heures, comme par enchantement, surgissaient des centaines de maisons de banque et de sociétés par actions qui étaient autant de prétextes de hausse et d’émissions nouvelles, Quand les faiseurs demandaient cinq millions, on leur en apportait dix, vingt, trente ; les fortunes les plus fantastiques s’édifiaient en un jour… et s’écroulaient le lendemain, entre l’aurore et le crépuscule. Et tandis que les nobles de vieille race, qui n’avaient pas pris part à la danse hébraïque autour du Veau d’Or, étaient relégués au troisième plan et faisaient triste figure, les banquiers et les spéculateurs tenaient le haut du pavé, éblouissaient tout le monde par le luxe de leurs équipages et de leurs maîtresses.
Cinquante mille francs pour les tripoteurs berlinois de 1856, c’était une goutte d’eau échappée de la coupe pleine !
Lorsque vers midi le général Münchhausen se présenta à Sans-Souci pour porter au roi la triste nouvelle, il trouva Sa Majesté en proie à la plus vive impatience.
Frédéric-Guillaume avait fait demander M. de Hinkeldey à plusieurs reprises, par le télégraphe d’abord, puis par un aide de camp ; mais le grand maître de police n’était pas encore venu. Le roi, très contrarié de ce retard, était de fort mauvaise humeur. En dépit de toutes les précautions qu’on avait prises, le vol des dépêches s’était ébruité, et les journaux anglais le relataient tout au long avec des commentaires d’une extrême malveillance[24]. Frédéric-Guillaume voulait absolument connaître l’auteur de ces nouvelles indiscrétions. M. de Hinkeldey seul était capable de le découvrir.
[24] Voir un curieux article du Times, du mois de mars 1856, signalant avec indignation la conduite d’un ministre prussien faisant espionner et surveiller les gens de l’entourage du roi. « Jamais chose pareille ne s’est vue et ne se verrait en Angleterre, » ajoutait le Times.
Le général Münchhausen ne savait par quel bout commencer pour annoncer au roi la mort de son chef de police.
S’inclinant profondément, il présenta à Sa Majesté la lettre que M. de Hinkeldey lui avait remise la veille. Dans cette lettre, l’adversaire de M. de Rochow demandait pardon à son souverain de manquer à sa promesse et d’enfreindre la loi en allant sur le terrain. Il priait Sa Majesté d’accepter sa démission.
Le roi n’acheva pas la lecture de cette lettre ; d’un geste d’impatience il la jeta sur la table :