—On ne vous a pas attendu, mon cher!

Épluchant un radis, Mme Gosselet ne daigna pas lever les yeux sur son mari.

Ma toute bonne, mon cher, c'étaient là des expressions employées autrefois par M. et Mme Gosselet pour cacher aux yeux de Simone, petite fille, les dissentiments qui obligeaient les époux à faire chambre à part. Par habitude, ils se servaient toujours des mêmes locutions pot-au-feu, mais avec des intonations de voix variables qui avaient surpris Simone grandissante.

Après avoir manœuvré son couteau autour du radis avec l'habileté d'un chirurgien qui circonscrit un kyste du bout de son scalpel, Mme Gosselet voulut jouir de la grimace que sa réponse impertinente avait dû faire naître sur la face du marchand de poupées. Brusquement, les bras tendus comme pour repousser une horrible vision, elle laissa choir son couteau sur son assiette, puis avec une moue et un tapotement de main impatient sur la nappe:

—Habillez-vous, monsieur… Pour les domestiques au moins!

M. Gosselet promena ses doigts tâtonnants sur son gilet, son faux-col, puis sur le collet de sa redingote qu'il baissa tranquillement:

—Ce n'est que ça, ma toute bonne! Jenny est à la cuisine, je ne puis l'offenser.

—Mais, mon cher, il me semble:—puis d'une voix clairette pour mieux glisser sa méchanceté,—il me semble que vous avez beaucoup à faire pour ne pas être ridicule, même la tenue aidant.

Et elle le lorgna comme il avait lorgné le portrait de mère Jeanneton.

Il n'était pas beau, M. Gosselet, mais sur les routes d'Auvergne, il aurait pu figurer le roulier faraud qui taquine les filles d'auberge. Le visage large rasé, les mâchoires fortes, des muscles saillants sur les joues, semblant appliqués à la main, le front poli et bombé, il portait au dessus de son col haut un entourage de barbe grise qui se tenait raide, serrée entre le menton à fossettes et le linge durci par l'empois. Les cheveux coupés ras, blancs et noirs, dessinaient toutes les courbures du crâne plus large que haut.